Le Maroc entre polarisation territoriale et ralentissement démographique (David Goeury)


Lors de l’émission «L’Info en Face» du 24 mars, David Goeury, géographe et chercheur à la Sorbonne, a décrypté les tendances actuelles et les enjeux stratégiques pour le pays. En effet, entre ralentissement de la natalité, migration interne et restructuration économique, la question se pose : «Faut-il “réarmer” la démographie ou “armer” l’économie des territoires ?» Dans un contexte où la démographie et l’économie des territoires s’entrecroisent, le Maroc fait face à des défis de taille et à des transformations en profondeur sans précédent.
Démographie : le Maroc en deçà du seuil de renouvellement générationnel
La démographie au Maroc enregistre un ralentissement marqué, avec une croissance de la population qui n’a été que de 8%, à 36,8 millions d’habitants, au cours de la dernière décennie. Ces chiffres sont bien en dessous des prévisions initiales qui tablaient sur pas moins de 37,4 millions d’habitants.
Pour sa part, l’indice synthétique de fécondité s’établit à 1,97, bien en dessous du seuil de renouvellement générationnel (2,1). «Nous assistons à un changement profond de perception de la famille idéale : les Marocains tendent vers des foyers de 1 à 3 enfants», explique Goeury. Ce basculement démographique bouleverse l’organisation des territoires. «Les infrastructures de santé et d’éducation doivent être repensées, car des écoles ferment en raison du manque d’élèves dans les zones rurales», souligne le chercheur pour qui il devient important de mettre l’accent sur une politique adaptée aux besoins d’une population vieillissante et sur un modèle de développement territorial qui prenne en compte l’évolution des ressources et des mobilités.
Parmi ces ressources, celle de l’eau qualifiée d’important facteur de stabilisation des populations. Ainsi, à titre d’exemple, les régions à forte disponibilité hydrique, notamment celles qui exploitent le dessalement, attirent davantage de main-d’œuvre.
Un fait marquant : l’émergence d’une main-d’œuvre africaine dans l’agriculture intensive. «La commune rurale d’Aït Amira recense plus de travailleurs subsahariens qu’Agadir», souligne Goeury, marquant l’évolution vers un modèle agro-industriel tourné vers l’export.
La polarisation urbaine s’intensifie, les déséquilibres territoriaux s’accentuent !
«Si l’on observe la dynamique actuelle, on constate que quatre communes seulement concentrent 13% de l’ensemble de la croissance démographique enregistrée sur les dix dernières années», souligne Goeury. Cette concentration massive s’accompagne d’une forte inégalité d’accès aux infrastructures et aux opportunités économiques, avec des pôles d’attractivité qui aspirent toujours plus de population active.
«La moitié des gains de population du pays est répartie sur à peine 40 communes, ce qui témoigne d’une tendance à l’hyper-centralisation des dynamiques économiques et résidentielles», ajoute le chercheur. Une situation qui impose une réflexion sur les moyens de déconcentrer l’emploi et les investissements, afin d’éviter un engorgement des grandes métropoles et une désertification massive des territoires périphériques.
Ainsi, le Maroc ferait face à une urbanisation polarisée où 62% des communes rurales perdent des habitants tandis que certaines villes moyennes stagnent, incapables de créer suffisamment d’emplois : quelque «50% des nouvelles entreprises sont concentrées dans seulement 54 communes», alerte le géographe. Les grandes villes et leurs périphéries deviennent des aimants économiques, générant une hyper-concentration qui pose la question des équilibres territoriaux.
En outre, les arrondissements centraux des grandes villes perdent en population au profit des périphéries. Ainsi, à titre d’exemple, «à Casablanca, Anfa et Sidi Belyout enregistrent une baisse de 30% de leur population, tandis que Dar Bouazza et Bouskoura connaissent une croissance exponentielle», indique Goeury.
Faut-il relancer la natalité ? Goeury nuance : «Les politiques natalistes ont rarement eu d’effets, sauf en contexte post-crise». Le défi résiderait plutôt dans la capacité à développer un modèle socio-économique inclusif, s’inspirant de pays comme le Japon où l’espérance de vie en bonne santé prime la simple croissance démographique.
Le Maroc se trouve à un tournant où la réorganisation de ses territoires et la réduction des inégalités deviennent prioritaires. Entre nouvelles dynamiques économiques et démographiques, le pays doit arbitrer entre la polarisation des grandes métropoles et la revitalisation de ses territoires en déclin démographique.