Le Maroc doit protéger l’enfance, pas laisser faire les algorithmes.
La France a interdit l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, ouvrant un chantier qui dépasse son cadre national. Les difficultés de concentration en milieu scolaire, le désintérêt pour la lecture et l’isolement social sont des signaux d’alerte désormais visibles au Maroc.
Le débat est désormais central et dépasse les cercles spécialisés ainsi que les colloques d’échanges de diagnostics et de statistiques. Il est devenu une question politique essentielle, touchant à l’avenir de la société et à la protection de ses bases les plus vulnérables. En interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, la France ouvre un dossier qui va bien au-delà de ses frontières. Cette décision interroge directement le Maroc, non pas par un mimétisme législatif, mais par une responsabilité historique.
La question n’est pas de voir ce que font les autres, mais d’observer clairement ce qui se passe chez nous. Dans les foyers marocains, le smartphone est devenu incontournable, apparaissant de plus en plus tôt dans la vie de l’enfant, parfois même avant qu’il ne maîtrise la lecture ou l’écriture. L’écran est présent dans la famille, lors des moments de solitude comme lors des rencontres collectives, devenant un compagnon constant. Cette omniprésence a transformé profondément les habitudes, les relations sociales et l’équilibre psychologique des plus jeunes.
Les réseaux sociaux ne sont plus seulement des plateformes de divertissement ou de communication. Ils sont devenus des environnements fermés, régis par des algorithmes conçus pour capter l’attention, prolonger le temps de connexion et engendrer une dépendance émotionnelle. Or, l’adolescence est précisément une période où les vulnérabilités sont multiples. La perception de soi y est instable, le besoin de reconnaissance très présent et la construction de l’identité encore en cours. Exposer les mineurs à des mécanismes industriels basés sur l’attention transcende le choix individuel et devient une question de protection collective.
Des signaux d’alerte sont désormais visibles au Maroc. On constate des difficultés de concentration à l’école, un désintérêt croissant pour la lecture et les activités collectives, un isolement social, une hypersensibilité au jugement des autres, ainsi qu’une banalisation de la violence verbale. À cela s’ajoutent des phénomènes plus graves, comme l’exposition précoce à des contenus inappropriés, parfois violents ou sexualisés, et une hausse du cyberharcèlement, longtemps sous-estimé et dont les effets psychologiques commencent à se manifester de manière évidente. Ces réalités ne sont plus isolées, elles reflètent une tendance profonde touchant toutes les catégories sociales.
Face à cette situation, la réponse des institutions demeure floue, oscillant entre des campagnes de sensibilisation, des initiatives des associations et des appels répétés à la vigilance parentale. Bien que nécessaire, cette approche présente des limites. Elle repose sur l’hypothèse que toutes les familles ont accès aux mêmes ressources, au même capital éducatif et au même temps à consacrer à l’encadrement de technologies développées par des multinationales disposant de moyens technologiques considérables. Dans un pays caractérisé par des inégalités sociales récurrentes, cette hypothèse ne peut pas être le socle d’une politique publique cohérente.
L’expérience internationale offre également des perspectives éclairantes. Certains pays ont mis en place des régulations strictes obligeant les plateformes à vérifier l’âge des utilisateurs et à interdire l’accès aux mineurs. D’autres avancent prudemment, tentant de trouver un juste équilibre entre la protection des enfants et le respect des libertés individuelles.
Pour le Maroc, il ne s’agit donc pas de déterminer s’il faut intervenir, mais de réfléchir à la manière de le faire intelligemment, courageusement et avec mesure. Réguler ne doit pas signifier interdire de manière aveugle ni tomber dans une logique de surveillance systématique. Il faut penser à un encadrement progressif, adapté à l’âge, responsabiliser les plateformes et établir un cadre juridique clair plaçant l’intérêt supérieur de l’enfant au-dessus des logiques commerciales. Il convient aussi d’initier un débat national réfléchi, impliquant éducateurs, médecins, juristes, parents et acteurs du numérique, afin de construire une réponse marocaine quand elle est ancrée dans les réalités sociales et culturelles du pays.
Le Maroc a de réelles possibilités de débuter ce travail. Il dispose d’une tradition de réformes progressives, d’une capacité d’adaptation institutionnelle reconnue et d’une société civile de plus en plus vigilante face aux enjeux liés à l’enfance et à l’éducation. Toutefois, il manque encore une décision politique forte et structurante. Tant que la discussion se cantonnera à des enjeux techniques ou éthiques, les algorithmes continueront de dominer sans opposition réelle.
Il ne s’agit ni de diaboliser la technologie ni de nier les opportunités qu’elle propose en matière d’ouverture, de créativité et d’apprentissage. Les réseaux sociaux peuvent offrir des espaces d’expression et de découverte. Mais sans règles claires, sans protections adéquates et sans une vision globale, ils deviennent des zones floues où les enfants sont laissés aux prises avec des intérêts qui leur sont étrangers. Le gouvernement, en matière de protection des mineurs, doit intervenir avant que les dégâts ne soient irréversibles.
Le pays est aujourd’hui à un tournant. Retarder ce débat reviendrait à accepter tacitement que la construction émotionnelle et sociale de ses enfants soit influencée par des logiques commerciales globales. Au contraire, aborder ce sujet serait un signe de maturité politique et sociale. Cela rappellerait que l’enfance n’est ni un marché ni un laboratoire, mais un bien commun méritant une protection proportionnelle aux défis à relever. La question n’est plus de savoir si le Maroc doit emprunter cette voie, mais de savoir combien de temps il peut encore se permettre de ne pas le faire.
**Adam Ali**

