Le gouvernement ne dialogue pas sur le départ.
Le dialogue social au Maroc est, selon les centrales syndicales, délibérément paralysé par un gouvernement qui n’a respecté ni ses échéances ni ses engagements. Le taux d’inflation cumulé au Maroc a dépassé les 15%, un niveau qui a mécaniquement annulé l’intégralité des augmentations salariales obtenues lors des précédents cycles de dialogue.
Le dialogue social au Maroc est non seulement interrompu, mais selon les centrales syndicales, il est intentionnellement bloqué par un gouvernement qui n’a respecté ni ses échéances ni ses engagements. La session de septembre, qui avait été convenue et formellement signée avec les partenaires sociaux, n’a jamais eu lieu. Aucune invitation officielle n’a été émise à l’attention des syndicats, aucune explication n’a été fournie, et aucune date de remplacement n’a été proposée. Face à ce silence gouvernemental, l’Union marocaine du travail (UMT) a dû multiplier les demandes, tant par écrit qu’en public, pour obtenir une réponse, en vain.
« Cette absence n’est pas anodine, expliquent certains observateurs. La session de septembre constitue le moment clé du cycle du dialogue social : c’est à ce stade que sont négociées et décidées les augmentations salariales qui seront ensuite intégrées dans les mécanismes de la loi de Finances et effectives en avril. En laissant passer cette échéance sans réaction, le gouvernement a de facto bloqué la possibilité d’une revalorisation salariale pour des millions de travailleurs, avant même que la négociation n’ait pu commencer. »
Parallèlement, l’inflation a connu une hausse considérable, le taux cumulatif ayant dépassé les 15%. Ce niveau a mécaniquement annulé toutes les augmentations salariales obtenues lors des précédents cycles de dialogue. Ce que les travailleurs avaient réussi à obtenir après de longues négociations a été silencieusement confisqué par la hausse des prix, sans que le gouvernement juge nécessaire d’accélérer la tenue d’un nouveau dialogue pour compenser cette perte.
Les dirigeants syndicaux affirment unanimement que les acquis précédents ne présentent plus aucun effet réel. Ils expliquent que le pouvoir d’achat de la classe ouvrière s’est fortement dégradé en raison d’une inflation galopante qui ne montre aucun signe de ralentissement, transformant chaque mois d’inaction gouvernementale en un appauvrissement concret des ménages les plus vulnérables. « Dans ce contexte, l’amélioration des revenus n’est plus une revendication, c’est une nécessité urgente qui ne souffre aucun report », insistent-ils.
Le dialogue social se déroule également dans un contexte de tensions internationales : la menace d’un conflit prolongé avec l’Iran, qui contrôle le détroit d’Ormuz par lequel transitent 20% du pétrole mondial. Une fermeture, même partielle, du détroit pourrait propulser le prix du baril au-delà de 120 à 140 dollars, entraînant un choc inflationniste supplémentaire dont le Maroc, qui importe 95% de ses besoins énergétiques sans raffinerie opérationnelle depuis la fermeture de Samir en 2015, serait l’une des économies les plus vulnérables.
Cette situation amplifie la pression sur les prix du transport, de l’alimentation et de l’énergie domestique, transformant une conjoncture sociale déjà difficile en une crise aiguë du pouvoir d’achat. Le gaz butane, dont la subvention pèse lourdement sur le budget public, serait particulièrement touché, plaçant le gouvernement devant un choix difficile : répercuter la hausse sur des ménages déjà fragiles ou absorber le choc au prix d’une contraction des dépenses sociales. Dans les deux cas, ce sont les travailleurs qui paient la facture.
Il convient de noter que la prochaine session de dialogue social, prévue pour le mois prochain, se déroulera dans un contexte politique particulièrement peu propice à des négociations sérieuses : le gouvernement est proche de la fin de son mandat, avec des considérations électorales qui tendent à primer sur les engagements sociaux. Les syndicats en sont conscients. Mohamed Haitoum, de l’UMT, a indiqué dans une déclaration au site Hespress qu’un gouvernement qui n’a pas respecté l’échéance de septembre « ne peut pas être attendu pour proposer quoi que ce soit de concret lors de la session d’avril ». Les attentes concernant les résultats du prochain dialogue sont, selon ses propres mots, « pratiquement inexistantes ».
Cette méfiance résulte d’une accumulation de manquements. Les engagements relatifs aux statuts fondamentaux des corps communs, convenus lors de précédents cycles de négociation, n’ont toujours pas été mis en œuvre. Les engagements sectoriels à tous les niveaux territoriaux et institutionnels restent lettre morte.
Au-delà des questions salariales, les syndicats dénoncent une orientation législative structurellement défavorable à la classe ouvrière. Le gouvernement continue de pousser à l’adoption de lois contestées, comme la loi sur la grève, perçue par les centrales syndicales comme une atteinte au droit fondamental à l’action collective. Cette insistance législative, couplée au blocage du dialogue social, dessine un tableau cohérent : celui d’un gouvernement qui préfère encadrer et restreindre le droit du travail plutôt que de négocier une amélioration des conditions salariales et sociales.
Les responsables syndicaux qualifient la période restante du mandat gouvernemental de « temps additionnel », une métaphore du football qui a du sens : un temps excessif joué sans conviction, sans ambition et sans perspective de résultats. Cela traduit une impuissance politique et un échec social.
Le blocage du dialogue social devient ainsi, dans ce contexte géopolitique, politiquement irresponsable. Un gouvernement qui tarde à traiter les revendications salariales durant une période de relative stabilité se retrouvera sans crédibilité ni marge de manœuvre lorsque surviendra un choc externe, alors que les travailleurs n’ont plus de coussin d’absorption. L’amélioration du pouvoir d’achat n’est plus simplement une revendication syndicale, c’est une question de résilience sociale nationale, que ni l’inflation croissante ni l’instabilité géopolitique régionale ne permettent de continuer à différer.
Le blocage du dialogue social dépasse le cadre d’un simple problème de calendrier ou de volonté politique conjoncturelle. Il met en lumière une tension structurelle profonde entre un modèle économique basé sur la compression des salaires et les exigences d’une classe ouvrière luttant contre une inflation persistante qui érode son niveau de vie.
Tant que le dialogue social sera perçu comme un instrument de gestion des tensions sociales plutôt qu’un mécanisme de redistribution des gains de productivité, les cycles de promesses non tenues continueront de se reproduire indéfiniment, peu importe la couleur politique du gouvernement. Les syndicats réclament aujourd’hui non seulement une augmentation des salaires, mais aussi la reconnaissance que le travail a une valeur que l’inflation ne peut pas continuer d’effacer sans conséquence, et que l’État a la responsabilité de garantir des conditions de vie dignes à ceux qui font fonctionner l’économie du pays.
**Hassan Bentaleb**

