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Gilles Deleuze : questionnement sur la littérature et la vie

Gilles Deleuze (1925-1995) souligne dans son ouvrage Critique et clinique (Minuit, 1993) que « Il n’y a pas de création de mots, il n’y a pas de néologismes qui vaillent en dehors des effets de syntaxe dans lesquels ils se développent ». Deleuze affirme que « Si l’on considère ces critères, on voit que, parmi tous ceux qui font des livres à intention littéraire, même chez les fous, très peu peuvent se dire écrivains ».


Gilles Deleuze (1925-1995), dans son ouvrage Critique et clinique (Minuit, 1993), traite de la relation entre la littérature et la vie, affirmant que la littérature modifie la langue en créant une syntaxe et un style qui aboutissent à une langue en perpétuelle évolution : « Il n’y a pas de création de mots, il n’y a pas de néologismes qui vaillent en dehors des effets de syntaxe dans lesquels ils se développent ». Selon Proust, « La seule manière de défendre la langue, c’est de l’attaquer… Chaque écrivain est obligé de se faire sa langue… ». L’écriture ne vise pas à imposer une forme, mais peut-être à n’en avoir aucune. L’inachèvement et l’informel sont ce que la littérature recherche. L’écriture représente une démarche en cours, en acte, en devenir, comme on peut le voir chez Gombrowicz, dans un roman de Le Clézio ou dans une œuvre marquante de Lovecraft. Cependant, devenir ne signifie pas aller vers une forme prédéfinie, c’est plutôt trouver un espace où l’on est « entre » ou « parmi » : « Le devenir est toujours « entre » ou « parmi » : femme entre les femmes, ou animal parmi d’autres ».

Dans les œuvres de Le Clézio ou Kafka, le personnage est en évolution. Comme le disait Michaux, l’écrivain, sans s’identifier à un champion olympique, devient un athlète, un sportif dans son domaine. La langue doit se transformer, permettant à l’écrivain de devenir femme, animal, végétal, ou molécule. La littérature est le lieu où la syntaxe devient un ensemble de détours qui révèlent des aspects de la vie. En écrivant, on se transforme.

Penser que l’écriture se résume à raconter des histoires, des souvenirs ou des amours signifierait ne rien comprendre à l’écriture. On n’écrit pas pour satisfaire son père ou sa mère, ni pour tomber dans une simple littérature de psychanalyse et d’infantilisation. La littérature naît d’une troisième personne en nous, l’impersonnel. À ce stade, elle se dépossède du Je et se définit par le neutre de Blanchot : « Quelque chose arrive (aux personnages), qu’ils ne peuvent ressaisir qu’en se désaisissant de leur pouvoir de dire Je » (L’entretien infini). Les personnages possèdent une vision qui les transcende en tant que devenir, une puissance. Deleuze illustre cela avec l’exemple de l’avare ; ses traits individuels, comme l’amour pour une femme, le font devenir riche, lui permettant d’accéder à une vision de puissance.

Écrire ne se fait pas non plus en se basant sur ses névroses, car la maladie représente une rupture, un arrêt du processus. C’est pourquoi l’écrivain cherche une santé durant ce processus, car la littérature peut être une question de santé. La littérature est une forme de santé, voire une médecine pour l’écrivain et le monde. Elle consiste également à inventer un peuple manquant, un peuple mineur. Deleuze évoque la littérature américaine, qui se distingue par sa capacité à donner voix à des récits issus de l’expérience de tout le peuple américain, composé d’émigrés. Chez Thomas Wolfe, dit-il, l’Amérique se trouve dans l’expérience d’un individu, sans la volonté de dominer. C’est pourquoi, pour l’écrivain, le peuple ne peut être qu’un bâtard, non pas au sens familial, mais comme un peuple mineur, toujours inachevé et dominé. Cela s’applique aussi à Kafka pour l’Europe centrale et à Melville pour l’Amérique. L’écrivain est ce mineur qui donne la parole à ce peuple en devenir.

Écrire est un défi, et la littérature travaille à la transformation de la langue. Deleuze souligne qu’elle crée dans la langue une sorte de « langue étrangère », qui n’est ni une autre langue ni un patois retrouvé, mais un devenir-autre de la langue, une minoration de cette langue dominante, un délire qui l’emporte, une ligne de sorcière s’échappant du système en place. On ne peut ignorer la figure mystérieuse de Rimbaud, dont le langage semble passer par des visions et des auditions qui n’appartiennent à aucune langue. Considérées comme de véritables Idées, émanant des interstices du langage, l’écrivain décompose la langue maternelle pour en inventer une nouvelle. La vie peut alors se sublimer dans le langage pour donner naissance aux Idées, tel est l’objectif de la littérature. Des chefs-d’œuvre illustrent cela, comme le Voyage de Céline, où l’on observe une décomposition de la langue maternelle, ou Mort à crédit, où la nouvelle syntaxe réalise une langue dans la langue ; Artaud également met en lumière cette destruction du langage maternel à travers la chute des lettres.

En résumé, écrire signifie créer une nouvelle syntaxe afin de tracer, dans la langue maternelle, une langue étrangère. Cela représente une tâche difficile. C’est pourquoi Deleuze conclut en affirmant : « Si l’on considère ces critères, on voit que, parmi tous ceux qui font des livres à intention littéraire, même chez les fous, très peu peuvent se dire écrivains ».

Najib Allioui