Maroc

Eva Nguyen Binh : L’Institut français du Maroc ne renforce pas les liens sociétaux.

Eva Nguyen Binh, responsable de la diplomatie culturelle de la France depuis 2021, évoque les relations exceptionnelles entre Rabat et Paris dans le domaine culturel. La Saison Méditerranée 2026, qui se tiendra en France du 15 mai au 31 octobre, a été annoncée par le Président de la République en 2023 pour renforcer une communauté de destin entre les rives du bassin méditerranéen.


Dans cet entretien accordé à Libé, Eva Nguyen Binh, responsable de la diplomatie culturelle de la France depuis 2021, évoque les relations exceptionnelles entre Rabat et Paris dans le domaine culturel.

Libé : L’Institut français, en partenariat avec plusieurs acteurs, organise la Saison Méditerranée 2026, une grande manifestation culturelle consacrée à la richesse et à la diversité des cultures méditerranéennes, qui se déroulera en France du 15 mai au 31 octobre. Pourquoi avoir choisi d’en faire un espace de dialogue et de coopération ?

Eva Nguyen Binh : La Saison Méditerranée 2026 est née d’une ambition politique claire annoncée par le Président de la République en 2023 : renforcer une communauté de destin entre les rives du bassin méditerranéen. Elle a été conçue pour stimuler la création, l’innovation et les coopérations entre les sociétés civiles, les jeunesses et les artistes des deux rives de la Méditerranée. Une attention particulière sera accordée aux coopérations avec le Maroc, aux côtés de l’Algérie, de la Tunisie, de l’Égypte et du Liban.

La Méditerranée est un espace d’intenses circulations humaines, culturelles et économiques, mais c’est aussi un espace de fractures. Faire de cette Saison un moment de dialogue renouvelé, c’est reconnaître cette complexité et choisir d’y faire face collectivement. Nous souhaitons aller au-delà d’une simple programmation culturelle pour faire entendre une pluralité de voix, avec l’invitation et la participation d’artistes, d’intellectuels, de chercheurs et d’acteurs associatifs, par exemple.

Dans un tel projet, comment envisagez-vous la coordination entre les institutions publiques et les acteurs de la société civile, afin d’assurer une coopération efficace et durable ?

La Saison repose justement sur cette articulation. Elle est portée par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et le ministère de la Culture, en lien avec la Délégation interministérielle à la Méditerranée, et mise en œuvre par l’Institut français. Mais elle a été construite dès l’origine avec les acteurs de terrain, en grande partie grâce à la Commissaire de la Saison dont l’expérience et la connaissance de ces acteurs de terrain sont reconnues. La Saison mobilise une grande diversité d’opérateurs culturels : des grands festivals, des musées, des institutions, des associations, des collectivités territoriales, des universités, ou encore des acteurs économiques. Cette pluralité est une force.

« La relation entre la France et le Maroc a été élevée au rang d’un partenariat d’exception renforcé à l’occasion de la visite d’État au Maroc effectuée par le président de la République en octobre 2024 à l’invitation de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. » Nous avons choisi la co-construction des projets, la mise en réseau des acteurs et une attention portée aux contextes locaux et territoriaux. À Marseille pour l’ouverture, comme dans plus de 60 villes en France et dans plusieurs pays partenaires, la Saison fonctionnera comme un catalyseur de dynamiques existantes, plutôt que comme un dispositif descendant.

Le réseau des Instituts français au Maroc est l’un des plus importants au monde. Sera-t-il mobilisé pour cet événement et quel rôle jouera-t-il dans son déploiement ?

Oui, pleinement. La Saison se déroulera principalement en France, mais elle résonnera également hors de France, notamment grâce au réseau diplomatique et culturel français. Au Maroc, où le réseau des Instituts français est en effet l’un des plus structurés et actifs au monde, il jouera un rôle essentiel dans la circulation des artistes et la mise en relation avec les scènes artistiques marocaines tout au long de la Saison.

L’Institut français du Maroc organisera également un des temps forts de clôture de la Saison en octobre. Cet événement mettra à l’honneur la création et les coopérations dans les domaines du design et des métiers d’art, à l’occasion de la 9e édition du Forum euro-méditerranéen des Jeunes Leaders d’Essaouira, qui rassemble chaque année une centaine de jeunes issus des pays du pourtour méditerranéen, engagés et porteurs d’initiatives citoyennes fortes.

Pour rappel, l’Institut français du Maroc compte au total 12 sites (Agadir, Casablanca, Fès, Marrakech, Meknès, Oujda, Rabat, Kénitra, Tanger, Tétouan, El Jadida, Essaouira), véritables lieux de vie de la coopération franco-marocaine répartis sur le territoire. Cette présence de l’Institut français du Maroc dans l’ensemble du territoire reflète les liens entre nos sociétés civiles, les jeunesses, les créateurs et créatrices, ainsi que la curiosité renouvelée de partager de nouveaux projets.

Alors que les relations franco-marocaines reposent sur un partenariat solide dans les domaines politique et économique, estimez-vous que la coopération culturelle soit à la hauteur de cette relation stratégique ?

La relation entre la France et le Maroc a été élevée au rang d’un partenariat d’exception renforcé à l’occasion de la visite d’État au Maroc effectuée par le président de la République en octobre 2024 à l’invitation de Sa Majesté le Roi Mohammed VI.

La culture est un secteur clé de la coopération franco-marocaine. La feuille de route en matière de coopération culturelle signée lors de cette visite affirme nos ambitions partagées dans les secteurs des industries culturelles et créatives — notamment le jeu vidéo —, du livre, des mobilités et échanges culturels, du patrimoine et des musées, des métiers d’art, et de l’entrepreneuriat culturel entre l’Europe et l’Afrique. Le déplacement de la ministre de la Culture au Maroc (février 2025) a permis de consolider encore davantage cette coopération, notamment grâce à la signature d’accords entre institutions françaises (Bibliothèque nationale de France, Centre national du cinéma, Centre des monuments nationaux) et leurs homologues marocaines.

La coopération franco-marocaine en matière de capital humain est dense, avec notamment la présence de 44 établissements d’enseignement français homologués au Maroc accueillant 48 820 élèves (dont 69 % de Marocains), deux Alliances françaises (Safi, Ouarzazate) qui travaillent aux côtés des 12 implantations de l’Institut français du Maroc. La France est la première destination d’étudiants marocains (47 000 en 2024) et développe de nombreux accords de coopération universitaire entre universités françaises et marocaines. Elle est également le premier partenaire scientifique du Maroc ; et au-delà de l’importance de nos liens, c’est la mise en œuvre opérationnelle de ces accords qui nourrit aujourd’hui une coopération culturelle ambitieuse, résolument tournée vers la jeunesse de nos deux pays.

La Saison Méditerranée 2026 est l’occasion de rendre plus visible et structurante cette riche coopération. Elle s’inscrit dans la continuité des nombreux échanges déjà existants (festivals, résidences artistiques, co-productions, mobilités étudiantes…) qui témoignent d’une grande vitalité.

Paris : Propos recueillis par Youssef Lahlali.