Maroc

Eau abondante, gestion déficiente selon les experts.

Les dernières semaines, la pluie est revenue avec une générosité que beaucoup n’osaient plus espérer. Selon Hassan Bentaleb, « l’eau de pluie suit naturellement son cycle, entre infiltration, ruissellement et écoulement vers les océans ».

Eau abondante, gestion déficiente

Après des années d’attente intense, le ciel a enfin fait preuve de générosité et a offert au pays un répit inespéré. Ces dernières semaines, les pluies sont revenues avec une abondance que beaucoup n’osaient plus espérer. Dans les villes comme à la campagne, les Marocains ont levé les yeux, soulagés, presque émus, en constatant que les oueds reprenaient vie et que les terres assoiffées retrouvaient une couleur oubliée. Cependant, derrière cette joie légitime, une profonde inquiétude est rapidement montée dans le débat public. Une question ancienne, qui n’a jamais été réellement résolue, ressurgit avec force : que faisons-nous réellement de cette eau qui tombe du ciel et, trop souvent, finit par s’écouler vers la mer alors que le pays fait face à un stress hydrique aigu et structurel ?

La réalité est frappante et implacable. Dans plusieurs régions, des barrages ont atteint leur capacité maximale en un temps record. Le barrage d’Oued Al Makhazine est particulièrement emblématique : en quelques jours, des dizaines de millions de mètres cubes se sont accumulés derrière ses digues, atteignant un taux de remplissage total. Face au risque de crues et à la persistance des perturbations météorologiques, les gestionnaires n’ont eu d’autre choix que de libérer une partie de ces eaux vers les oueds, et in fine vers la mer. Cela semble presque paradoxal dans un pays où, il y a quelques mois encore, des villages entiers subissaient des coupures d’eau potable et où l’agriculture luttait pour survivre.

Cette situation n’est ni un accident ni une fatalité climatique isolée. Elle met en lumière des choix politiques, des lenteurs administratives et des déséquilibres territoriaux profonds. Certains experts l’affirment sans détour : le Maroc est entré dans une nouvelle phase de gestion de l’eau, caractérisée par une coexistence entre des excédents localisés et des pénuries chroniques ailleurs. En d’autres termes, l’eau existe, mais elle n’est ni ici, ni au bon moment. Une grande partie de ces volumes excédentaires s’échappe vers la mer, tandis que des régions clés, tant sur le plan agricole qu’humain, continuent de souffrir d’un déficit alarmant.

Des milliards de dirhams sont engagés
pour produire de l’eau potable à partir de l’océan,
alors que des volumes considérables d’eau douce s’y déversent librement,
faute d’une gestion anticipative

Cependant, la solution est connue et débattue depuis des années. Elle passe par une accélération effective des projets de liaison entre bassins hydrauliques. Relier les barrages du Nord, riches en eau, à ceux du Centre et du Sud, fragilisés par huit années consécutives de sécheresse, n’est plus un luxe technique mais une urgence nationale. Le raccordement entre Oued Al Makhazine et Dar Khrofa est déjà opérationnel et a permis, ces derniers jours, le transfert de volumes importants d’eau. Cependant, ses capacités restent largement insuffisantes face à l’ampleur des apports enregistrés, contraignant les gestionnaires à évacuer une partie des eaux vers la mer pour des raisons de sécurité. Cette réalité illustre les limites d’une approche partielle et tardive. Le lien entre le bassin du Sebou et le barrage Al Massira reste un projet en attente, qui pourrait, s’il est réalisé dans des délais raisonnables et avec des capacités adaptées, garantir durablement l’approvisionnement en eau de zones agricoles vitales, notamment celles de Chaouia et Doukkala. L’enjeu n’est donc plus tant l’existence de ces projets, mais leur dimensionnement, leur rapidité d’exécution et leur intégration dans une vision nationale cohérente, libérée des hésitations et des considérations à court terme.

À cette problématique s’ajoute un mal silencieux, souvent relégué au second plan : l’envasement des barrages. Dans plusieurs d’entre eux, les sédiments ont déjà grignoté une part considérable de la capacité de stockage. Certains barrages ne fonctionnent plus qu’avec un tiers de leur potentiel initial. Ainsi, même lorsque les pluies sont abondantes, le pays n’en récolte qu’une fraction. Le reste s’écoule, perdu, en raison d’infrastructures mal entretenues et à rénover. La question ne se limite donc pas à la construction, mais inclut la réhabilitation, le curage et le renforcement d’un patrimoine hydraulique vieillissant.

Dans ce contexte, le point de vue de Hassan Bentaleb, chercheur en changement climatique, offre un éclairage précieux. Il rappelle que « l’eau de pluie suit naturellement son cycle, entre infiltration, ruissellement et écoulement vers les océans ». « Le problème, insiste-t-il, n’est pas que cette eau atteigne la mer, mais l’incapacité du pays à en capter une partie suffisante avant qu’elle ne s’échappe ». Selon lui, « les épisodes pluvieux récents ont mis en évidence des failles structurelles profondes, marquées par des capacités de stockage insuffisantes, une urbanisation peu perméable et une dépendance excessive aux grands barrages, au détriment de solutions locales et décentralisées ».

Cette analyse est d’autant plus pertinente que le Maroc a, ces dernières années, massivement investi dans la désalinisation de l’eau de mer, à des coûts financiers et énergétiques très élevés. Le contraste est saisissant : d’un côté, des milliards de dirhams investis pour produire de l’eau potable à partir de l’océan ; de l’autre, des volumes considérables d’eau douce qui s’y déversent librement, en l’absence d’une gestion anticipative. Hassan Bentaleb le souligne avec justesse : « Une meilleure valorisation des eaux de surface pourrait réduire sensiblement le recours à ces solutions onéreuses et soulager les finances publiques ».

L’urbanisation galopante complique encore cette situation. Dans les grandes villes, le béton et l’asphalte ont remplacé les sols perméables. L’eau de pluie ruisselle, surchargeant les réseaux d’assainissement, provoquant parfois des inondations, mais rechargeant très peu les nappes phréatiques. Là encore, Hassan Bentaleb évoque un « mauvais aiguillage plutôt qu’un gaspillage ». L’eau n’est pas perdue par nature, elle est mal orientée par des choix d’aménagement qui ignorent l’intégration des eaux pluviales dans la planification urbaine.

Face à ces constatations, l’enjeu est éminemment politique. Le gaspillage apparent des eaux de pluie n’est pas le résultat d’un seul facteur, mais la conséquence d’un cumul de retards, de décisions incomplètes et d’une vision trop centralisée de la gestion de l’eau. Le projet national de mobilisation des eaux de surface, lancé au début des années 2000, mérite aujourd’hui une révision profonde et une extension à l’horizon des prochaines décennies. Il doit aussi intégrer des solutions à court et moyen termes, capables de s’adapter à un climat de plus en plus imprévisible.

Pour un pays comme le Maroc, l’eau n’est pas une simple ressource naturelle. Elle est au cœur de la souveraineté alimentaire, de la justice territoriale et de la dignité sociale.

Transformer les pluies abondantes d’aujourd’hui en sécurité hydrique durable pour demain exige du courage politique, une planification rigoureuse et une rupture avec une gestion au coup par coup. Il est donc essentiel de rappeler que chaque mètre cube perdu représente une occasion manquée pour une agriculture résiliente, un monde rural vivant et un avenir plus équitable.

Les dernières précipitations ont offert au pays une respiration bienvenue. Mais elles ont surtout tendu un miroir à nos politiques publiques. Le véritable défi n’est pas de célébrer la pluie lorsqu’elle arrive, mais de s’assurer qu’elle ne devienne plus jamais un symbole de gaspillage dans un pays qui n’a plus le droit à l’improvisation.

Mehdi Ouassat