Maroc

Discours mielleux ne cachant pas une réalité misérable.

Lundi, des éducateurs et éducatrices du préscolaire ont organisé un rassemblement national devant le Parlement pour revendiquer leur intégration dans la fonction publique, la fin de la gestion déléguée à des associations et une revalorisation salariale. Selon l’USFP, le préscolaire est un droit fondamental pour l’enfant et un devoir sacré pour l’Etat, et tant que ces enseignants resteront exclus de la fonction publique, sous-payés et méprisés, aucune réforme éducative ne pourra prétendre à la crédibilité.


Devant le Parlement, à l’épicentre de la capitale, une scène tristement familière s’est à nouveau imposée, lundi, aux yeux des passants et des responsables publics. Des femmes et des hommes, défenseurs d’une mission éducative cruciale, ont exprimé leur désespoir dans un silence institutionnel assourdissant. Les éducateurs et éducatrices du préscolaire ont réinvesti le chemin de la contestation, non par esprit de révolte, mais par nécessité, mus par un profond sentiment d’injustice et d’abandon persistant depuis trop longtemps.

Ce rassemblement national n’est ni un coup d’éclat ni une réaction impulsive. Il s’inscrit dans une dynamique de luttes réfléchies et argumentées, menées par une coordination syndicale consciente de l’importance de la situation actuelle. Alors que des slogans étaient scandés et que des pancartes étaient brandies, une réalité sociale difficile se dévoilait : plus de 30 000 travailleuses et travailleurs sont condamnés à la précarité alors qu’ils posent les fondations de l’éducation des enfants marocains. Leur revendication centrale est inaltérable, claire et légitime : l’intégration dans la fonction publique, la fin de la gestion déléguée à des associations et une revalorisation salariale conforme à leur rôle.

L’enseignement préscolaire, souvent vanté dans les discours officiels comme un pilier stratégique de la réforme éducative, continue de souffrir d’une marginalisation dans les faits. Cette contradiction entre les déclarations publiques et la réalité sur le terrain nourrit une colère froide et structurée. Comment prétendre construire une école de qualité tout en maintenant ceux qui assurent la base dans une situation d’instabilité chronique, sans perspectives claires, sans reconnaissance institutionnelle et avec des revenus inférieurs à ceux qu’exige un travail pédagogique continu et exigeant ?

La majorité de ces enseignants sont des femmes. Ce constat révèle une autre facette du problème. La précarisation du préscolaire s’inscrit dans un modèle de précarisation féminine largement toléré, voire normalisé. Des salaires peinant à dépasser un seuil dérisoire, des contrats fragiles placés sous la tutelle d’associations parfois distantes des normes éducatives, une absence de protection sociale adéquate et un avenir professionnel bouché. Tout cela dresse un tableau inquiétant d’un secteur sacrifié sur l’autel de la sous-traitance et des logiques comptables.

La gestion du préscolaire par des associations, présentée naguère comme une solution transitoire et pragmatique, est désormais au cœur de la contestation. Sur le terrain, cette médiation s’est muée en écran opaque entre le gouvernement et les éducateurs, diluant les responsabilités, affaiblissant les droits et mettant en place une gouvernance hybride où personne ne rend réellement des comptes. Les enseignants dénoncent une situation absurde où ils dépendent d’intermédiaires avec peu ou pas d’expertise pédagogique, alors que leur travail devrait relever du service public de l’éducation.

Cette mobilisation est d’autant plus légitime qu’elle s’appuie sur des engagements clairs déjà formulés au plus haut niveau de l’État. Des Orientations Royales ont appelé, il y a plusieurs années, à intégrer progressivement l’enseignement préscolaire dans le cycle primaire. Ces orientations, acclamées à l’époque comme une avancée majeure, n’ont toujours pas été traduites concrètement et audacieusement par les gouvernements successifs. L’argument du temps ou de la complexité administrative ne saurait plus être un prétexte à l’inaction, surtout lorsque les conséquences humaines sont aussi graves.

Le silence persistant du ministère concerné, face à des revendications répétées et bien structurées, soulève des questions profondes. Il met en évidence une inquiétante incapacité à dialoguer sérieusement avec un corps éducatif jugé pourtant indispensable. Pire encore, il donne l’impression que la question du préscolaire est reléguée au second plan des priorités publiques, malgré les discours récurrents sur l’école égale pour tous et la justice sociale. Cette attitude nourrit une fracture de confiance entre l’État et ses éducateurs, dont les enfants seront, à terme, les premières victimes.

Car au-delà des revendications corporatistes, l’avenir de la petite enfance est clairement en jeu. Un enseignement préscolaire affaibli, assuré par des professionnels épuisés et démotivés, ne peut produire les effets attendus en matière de développement cognitif et social. Laisser ce secteur entre les mains d’une gestion approximative, sans vision globale ni intégration institutionnelle, compromet les fondations mêmes du système éducatif national.

Dans ce contexte, la mobilisation devant le Parlement prend une dimension éminemment politique. Elle interpelle directement un gouvernement qui se présente comme réformateur tout en peinant à s’attaquer aux nœuds structurels de l’injustice sociale. Elle rappelle que les droits sociaux ne se décrètent pas dans des communiqués, mais se construisent par des décisions courageuses et cohérentes. Pour un pays aspirant à la modernité et à la dignité pour tous, continuer à ignorer la situation des enseignants du préscolaire revient à une forme d’aveuglement dangereux.

L’USFP, fidèle à son engagement historique en faveur de l’école publique et des travailleurs, n’a cessé de dénoncer l’immobilisme gouvernemental. Le préscolaire n’est pas un luxe ni un terrain d’expérimentation hasardeuse. C’est un droit fondamental pour l’enfant et un devoir sacré pour l’État. Tant que ces enseignants resteront exclus de la fonction publique, sous-payés et méprisés, aucune réforme éducative ne pourra revendiquer la crédibilité.

Cette protestation n’est donc pas un simple épisode de plus dans le calendrier social. Elle doit être perçue comme un signal d’alarme, un appel à la raison, à la justice et à la responsabilité politique. L’histoire retiendra si le gouvernement a choisi d’écouter ces voix provenant du cœur de l’école ou s’il a, au contraire, préféré demeurer sourd à un message qui, tôt ou tard, se paiera cher.

**Mehdi Ouassat**