Ahmed Boukous : «L’amazigh figure parmi les chantiers jugés importants par l’actuel gouvernement»


Ahmed Boukous : «L’amazigh figure parmi les chantiers jugés importants par l’actuel gouvernement»

Le Maroc célèbre durant cette semaine la nouvelle année amazighe 2972. Cet évènement d’une grande portée historique rappelle la richesse de notre identité nationale et la diversité de ses affluents. Ahmed Boukous, recteur de l’Institut royal de la culture amazighe, nous en parle davantage dans cet entretien.

ALM : La deuxième semaine du mois de janvier marque le début du nouvel an amazigh. Que symbolise cette date pour les Amazighs du Maroc, quelles sont ses racines historiques et quelles sont les festivités qui l’accompagnent ?
Ahmed Boukous : En général, la célébration du nouvel an amazigh signifie l’attachement à la nature, à la terre, au pays natal. Elle symbolise la relation fusionnelle avec ce qui constitue l’essence de l’identité première. Cet attachement est primordial, surtout en cette période marquée par un dérèglement systémique qui ébranle les fondements de la vie sur la terre, le climat, l’eau, la production agricole, le carbone, les virus, etc. Les peuples autochtones ont le grand mérite de rappeler à l’humanité le devoir de respect et de sauvegarde de la nature nourricière.
Dans l’espace tamazgha, on fait remonter la fondation de l’ère amazighienne à la dynastie chichunq qui régna en Égypte au temps des pharaons. Indépendamment de la véracité historique de l’avènement, la civilisation et la culture agrariennes appartiennent au genre humain. Le reste fait partie des mythes fondateurs des entités humaines spécifiques.
Quant aux festivités qui accompagnent l’évènement, en général, il s’agit de la consommation de mets à base de graines, d’huile d’olive ou d’argan, d’activités festives, notamment les danses collectives comme l’ahouach et l’ahidous. Ces activités ont pour but de permettre aux gens de vivre des moments d’allégresse, de communion et de sérénité.

Le chantier de l’amazigh fait partie des priorités du gouvernement actuel avec notamment la création d’un fonds dédié en 2022. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Le chantier de l’amazigh figure, en effet, parmi les chantiers jugés importants et prioritaires par l’actuel gouvernement. Ce en quoi ce gouvernement se distingue du précédent, c’est par la volonté déclarée et assumée de mettre en œuvre les dispositions de la loi 26-16 relatives au caractère officiel de l’amazigh. Concrètement, il s’agit de rendre effectives les dispositions urgentes de ladite loi pour intégrer l’usage de l’amazigh dans les services publics afin d’en permettre l’accès aux citoyens qui en expriment le besoin. C’est notamment le cas dans les domaines de la santé publique, des différents services administratifs, de l’état civil, de la justice, etc. Les moyens de communication à utiliser sont la traduction orale et la signalétique. Pour ce faire, il faudra recruter et former un nombre suffisant de jeunes lauréats des études amazighes. L’IRCAM est disposé à mobiliser ses chercheurs afin d’assurer leur formation continue et leur accompagnement.
Au niveau de l’enseignement préscolaire, scolaire et secondaire, la généralisation de l’enseignement de l’amazigh est encore à l’ordre du jour. Il faudra donc former et recruter suffisamment d’enseignants spécialisés en didactique de l’amazigh. Là aussi, l’IRCAM sera mis à contribution. Dans l’enseignement supérieur, il est nécessaire de créer des filières de l’amazigh, surtout des filières professionnalisantes et des filières de recherche action et appliquée. Le fonds d’urgence dédié à l’amazigh sera probablement alimenté pour répondre aux divers besoins. La pratique de la politique de discrimination positive en la matière est tout à fait légitime vu le retard accusé par le processus de promotion de l’amazigh tel que décliné dans la loi.

La protection du patrimoine oral fait partie des composantes essentielles de cette langue ancestrale. Quels sont les moyens mis en œuvre par l’IRCAM pour assurer la transmission de ce savoir, notamment dans l’enseignement ?
Le patrimoine oral représente encore le corpus majeur de la culture intangible ou immatérielle d’expression amazighe. Sa transmission se fait principalement au moyen des pratiques culturelles orales comme les différents genres de la littérature orale, comme la poésie, le conte, le proverbe, le dicton, ou encore la chanson. La transmission de ce patrimoine se faisait essentiellement au sein de la famille par la grand-mère et la mère. Aujourd’hui, il semble que c’est peu le cas. La famille marocaine en général a subi une évolution tant dans sa taille que dans les rôles de ses membres. La scolarisation a aussi introduit de nouveaux modèles éducatifs, au détriment des modes d’expression de la culture amazighe traditionnelle. Une littérature écrite émerge avec des genres nouveaux comme le roman, la nouvelle et le texte dramaturgique. Les thématiques et les techniques se renouvellent aussi. Dans ce contexte, le travail de l’IRCAM consiste, d’une part, à collecter, transcrire, éditer et diffuser les corpus du patrimoine oral et, d’autre part, à produire de la connaissance et encourager la recherche sur la culture moderne d’expression amazighe dans ses deux dimensions matérielle et immatérielle. L’école et l’université, donc le livre, sont appelées à jouer un rôle consistant dans la transmission aussi bien de la langue amazighe que de ses expressions culturelles.

Où en est-on de l’usage de l’amazigh dans l’administration ?
Le chef du gouvernement précédent avait donné des instructions relatives à l’enseignement de l’amazigh dans les instituts de formation des cadres supérieurs. L’IRCAM est impliqué dans différentes expériences en cours à Rabat, Kenitra et Casablanca. Aujourd’hui, la présence de l’amazigh dans l’administration se limite à la transcription des noms de la plupart des institutions publiques et des établissements scolaires, à la signalétique interne et aux panneaux d’indication extérieurs dans quelques services publics et privés. Récemment, certaines institutions ont recours à l’interprétariat dans la communication orale. C’est dire que la présence effective de l’amazigh dans les administrations nécessite la mise à disposition des ressources humaines spécifiques et l’existence d’entités organisationnelles qui encadrent le travail et le suivi.

Quels sont les projets importants de l’IRCAM en 2022 ?
Dans le plan d’action de l’IRCAM pour l’année 2022, les projets déclinés se regroupent en axes stratégiques, à savoir la recherche fondamentale et la recherche action sur la langue, la terminologie, la traduction, les nouvelles technologies, et les expressions littéraires et culturelles ; l’éducation et la formation ; l’édition ; la communication et le rayonnement.
Ce sont les centres de recherches qui sont chargés de la réalisation des projets, chacun dans le domaine qui est le sien. Des structures à vocation de support apportent toute la logistique nécessaire. L’IRCAM a récemment produit un beau livre «L’IRCAM, un projet royal dédié à la promotion de l’amazigh» qui présente cette institution et expose le bilan de ses activités depuis sa création en 2001, suite au discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI à Ajdir-Khénifra.