Ses conditions de vie « ordinaires » en Russie, les conséquences de ses actes et sa vision pour l’avenir… Les dernières confidences d’Edward Snowden

Le lanceur d’alerte américain Edward Snowden, réfugié en Russie après avoir dénoncé la surveillance massive aux États-Unis, s’est confié à nos confrères de France Inter. Il était l’invité de Léa Salamé et Nicolas Demorand dans le Grand entretien. L’interview a été dévoilée en intégralité ce lundi matin.

Snowden a tout d’abord réitéré une demande déjà faite par le passé, à savoir l’asile en France qu’il « aimerait beaucoup » obtenir. « On ne veut pas que la France devienne comme ces pays que vous n’aimez pas. Le plus triste dans toute cette histoire, c’est que le seul endroit où un lanceur d’alerte américain a la possibilité de parler, ce n’est pas en Europe mais c’est ici en Russie », déclare-t-il. « J’ai demandé l’asile en France en 2013 sous (l’ancien président socialiste) François Hollande. Évidemment, j’aimerais beaucoup que M. Macron m’accorde le droit d’asile », a ajouté celui qui a demandé la protection de plus de vingt pays, dont la France et l’Allemagne, refusée pour une raison ou une autre.

« Ce n’est pas seulement la France qui est en question, c’est le monde occidental, c’est le système dans lequel on vit. Protéger les lanceurs d’alerte, ça n’a rien d’hostile. Accueillir quelqu’un comme moi, ce n’est pas attaquer les États-Unis », ajoute l’Américain.

Et sa vie en Russie?

Durant cette interview, Edward Snowden a évoqué plusieurs thèmes. Les journalistes ont aussi voulu en savoir plus sur ses conditions de vie. A la question « vivez-vous caché? », l’Américain en exil réplique: « Je suis allé chez Burger King l’autre jour ! De nombreuses personnes ont cette image que je vis dans un bunker, avec des gardiens armés autour de moi… Non, rien de cela n’est vrai. Je faisais beaucoup plus attention autrefois, je faisais attention à ne pas être reconnu, mais je n’ai jamais coopéré avec aucun gouvernement et je ne le ferai jamais : je paie mon loyer, je fais ma propre sécurité. Et, oui, je me promène dans les parcs avec ma femme, je vais dans les magasins, je vis une vie aussi ordinaire que possible dans la situation dans laquelle je suis. »

« Il n’est pas trop tard pour démanteler les géants d’Internet »

Impossible de s’entretenir avec Edward Snowden sans évoquer les révélations qui lui ont coûté l’exil. Il est revenu sur les conséquences de ses actes. « J’ai pris la parole non pas pour me faire des amis ou améliorer ma vie, mais pour quelque chose en quoi je croyais. Nous avons tellement de problèmes dans le monde, et ce sera toujours le cas. Mais nous sommes responsables des échecs de notre propre société, dans nos propres bureaux, dans nos propres communautés, pour des choses que nous pouvons changer. Et moi, j’ai vu que mon gouvernement, et mon agence de renseignement, fonctionnaient en violation, non seulement des droits de l’homme, mais aussi de sa propre charte, de ses propres idéaux. Je n’ai pas voulu brûler cette agence, donc évidemment elle existe encore aujourd’hui. Je voulais l’aider, l’améliorer : et dans une certaine mesure ça s’est produit! » Et Snowden d’ajouter: « Bien sûr, il y a encore de la surveillance de masse. Et maintenant, des entreprises sont impliquées, d’autres gouvernements aussi, et cette tendance va se poursuivre, jusqu’à ce que socialement, nous tous, ensemble, commencions à travailler pour changer non pas simplement le travail d’une seule agence de renseignement, non pas la technologie, mais la façon dont nous vivons. »

Quand nos confrères de France Inter lui demandent s’il est déjà trop tard face aux géants du net, Snowden reste optimiste. « Il n’est pas trop tard pour les géants d’Internet. La raison pour laquelle ils ont du succès aujourd’hui, c’est qu’on n’a pas d’alternative. Même moi je n’ai pas de compte GMail, mais Google a la plus grande partie de mes courriels parce que vous, vous avez un compte GMail, et donc Google a une copie de tous les courriels que je vous ai envoyés. Ce qu’ils essaient de faire, c’est de vider le reste de l’Internet. Quand j’étais enfant, Internet c’était un endroit communautaire, créatif, et ces entreprises en ont fait quelque chose de froid, concurrentiel, commercial. Ce que je veux dire par là, c’est qu’ils ont tenté de coloniser l’Internet, de sorte qu’il est devenu difficile d’éviter leurs services, puisqu’on n’a vraiment pas le choix. Ils appellent ça ‘un monde sans friction’, autrement dit un monde où l’on cache le coût véritable de l’utilisation de leurs services, en cacher les conséquences pour que vous ne voyiez que les avantages. Ils veulent que vous pensiez qu’il est trop tard pour changer… Mais c’est faux. Il faut des réglementations, de structures techniques concurrentielles, prendre conscience que ces compagnies, même si elles possèdent des archives, ne sont pas propriétaires de ces données, qui appartiennent aux gens. Et les gens auront toujours un droit fondamental sur ces données. »

Ses mémoires en vente ce 17 septembre

Cette interview d’Edward Snowden intervient alors que paraîtront le 17 septembre ses mémoires intitulées « Permanent record », dans une vingtaine de pays dont les États-Unis, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Brésil ou encore Taïwan. L’ouvrage original, écrit entièrement par Snowden lui-même, est publié aux États-Unis par Metropolitan Books (Macmillan) sous le titre « Permanent record ». La version française intitulée « Mémoire vive » paraît aux éditions du Seuil.

Employé de l’agence américaine de renseignement NSA devenu lanceur d’alerte, Edward Snowden avait révélé en 2013 l’existence d’un système de surveillance mondiale des communications et d’internet. Il s’est réfugié en 2013 en Russie et a vu son permis de séjour renouvelé jusqu’en 2020. Les États-Unis l’ont inculpé pour espionnage et vols de secrets d’État.