Relations internationales , la Tunisie à l’étroit

Pour rien au monde, il ne fallait faire parler Lloyd Austin comme il l’a fait le 9 août 2022 de la démocratie menacée en Tunisie. Tenter le diable eût été tout autant irréfléchi. Ces mots pourraient paraitre excessifs si les vicissitudes relationnelles dont il s’agit n’avaient graduellement atteint un tel niveau d’alarme qu’elles ont trouvé place dans l’ordre du jour du Secrétaire à la Défense des USA à un moment où, face à la Russie en guerre contre l’Ukraine et à la Chine militairement active dans le détroit de Formose avec tous les risques d’embrasement général que cela supposait, il avait d’autres chats à fouetter.

L’intérêt, si l’on peut dire, ainsi porté outre-Atlantique à nos affaires intérieures comme il nous plait singulièrement de nous en plaindre ou de vitupérer, nous a trop souvent détournés de leur gravité intrinsèque, dans la mesure où les causes profondes de l’exposition de plus en plus fréquente de notre Etat aux déboires extérieurs sont liées à l’inadvertance de nos dirigeants et à leurs forfaitures.

En rapport aux enjeux, le sujet n’est pas de ceux qui dérangent, comme on le doit à la plume accommodante par habitude et que l’on devine désespérée de quelques anciens diplomates tunisiens, il requiert beaucoup de franchise. C’est regrettablement ce qui a manqué le plus dans le débat aux accents de levée de boucliers, à tous les niveaux de responsabilité politique et d’analyse médiatique, qui a suivi, ici, les déclarations de Joey R. Hood, futur ambassadeur des USA à Tunis sur les objectifs assignés à sa mission. Une occasion aussi prisée de se taire a été ratée par la « diplomatie tunisienne » qui, s’il sied mal à la première puissance mondiale de s’en effaroucher, s’est alors crânement ou par manque de discernement immiscée dans une affaire américaine purement interne. Pour plus de clarté, il est utile de rappeler que lesdites déclarations n’avaient pas été faites le 27 juillet 2022 aux micros de journalistes, mais à l’audience de la Commission Sénatoriale des Relations Extérieures, une instance fédérale fermée, en charge des seuls intérêts américains. Ignorer les rubriques, certes problématiques, incluses dans le programme déployé, entre soi, par l’ambassadeur désigné eût été plus digne. Bien sûr, il en va autrement des idées exprimées deux jours plus tard dans le même sens par le Secrétaire d’Etat Antony Blinken, cette fois sous forme de déclaration publique. Nul doute, a priori, qu’il y avait là une inopportune prise de liberté avec la souveraineté de la Tunisie et que les tunisiens étaient en droit de se sentir égratignés dans leur orgueil national. Il n’en demeure pas moins que le traitement du cas tunisien, relayé au Pentagone, semble avoir pris la tournure hostile que laissaient prévoir les réactions fanfaronnes d’un pouvoir débridé, faussement outragé. Nous y reviendrons.

Aujourd’hui, la position d’acteur respecté et écouté de notre pays dans le concert des nations est un lointain souvenir. Des signes, très maladroitement dissimulés et qu’il convient dès lors d’interroger, font craindre que la perte plus ou moins délibérément consentie de son indépendance ne soit consommée. S’enflammer ou protester dans ces conditions revient à s’enfoncer davantage dans l’illusion ou le mensonge. S’épancher sur son comportement respectueux, à sa manière, de la démocratie et étaler du linge sale comme le président de la république vient de le faire ce 21 août devant une délégation de congressmen, c’est aussi, en y prêtant moins attention, s’offrir gratuitement à rendre des comptes sur des questions d’ordre interne. Plus qu’un problème de cohérence, ce qui est à retenir de ce jeu versatile est la faiblesse qui, en pareilles situations fait qu’il s’attarde sur leurs inconvénients tout en leur trouvant des avantages quand les apparences sont sauves, c’est-à-dire, jusqu’à ce jour, quand un grand et deux ou trois moins grands de ce monde font mine d’approuver sa politique intérieure sans verser dans le détail ou lui ouvrent les bras. A cet égard, le souvenir est douloureux pour les tunisiens de ce baiser déposé par leur président sur l’épaule de Macron, dans le plus pur style oriental de la soumission déférente, en reconnaissance d’une simple invitation de première prise de contact à l’Elysée. Dans le fourbis des effets pervers que l’inadéquation entre une certaine inconsistance de la personnalité et la fonction présidentielle peut avoir, il y a fort à parier qu’il s’en trouve encore un de la même veine, je pense en particulier à cette photo langoureusement attendue avec Biden à la Maison Blanche, en marge du prochain sommet Afro-Américain et qui servira à épater quelques tunisiens et à intimider les autres. On verra bien, le moment venu.

La possibilité pour la Tunisie de reprendre sa place n’est pas affaire de choix, par définition loisible à court terme, elle n’en a plus les moyens, mais de dispositions à affronter résolument le dilemme d’une révision laborieuse, totale et douloureuse des causes de sa déchéance, cumulées sur une décennie de clocharde compromission, de terrorisme et d’endettement. Hélas, la voie tracée par la constitution piégée de 2022, le cumul réel des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire entre les mains d’un seul homme, la gouvernance impulsive et le mode très approximatif de gestion de la chose publique qui portent sa marque ne peuvent qu’aggraver la situation.

Il ressort d’un bref état des lieux que la seule valeur restée non négociable en Tunisie n’est pas l’horloge du temps mais l’heure qu’elle indique. Trois nations tiennent à y consolider leur compte ou à y prendre leur aise, les USA, la France et l’Algérie. Dans l’ordre des prétendants, la dernière vient à peine de se profiler à un rang de puissance régionale d’autant moins convaincant à cette échelle et plus difficile à entériner par les deux autres que l’une de ses premières manifestations, l’ascendant soudainement pris en politique étrangère sur la Tunisie, ne lui a été rendu possible que par la faiblesse de celle-ci et à la faveur d’un lâche abandon. Il se pourrait aussi que l’Algérie, chose très rare s’il en fût, s’y soit sentie contrainte par devoir envers une sœur et voisine en perdition. Qui n’aimerait pas le croire?

Je n’ai pas attendu l’inénarrable brouille avec le Maroc au sujet du POLISARIO, déclenchée par le président de la république tunisienne à l’occasion de la TICAD 8, pour constater l’instauration d’une tutelle diplomatique algérienne sur la Tunisie, convenue au pied levé ou conclue secrètement le 5 juillet 2022. En effet, ainsi que je l’avais soutenu sur facebook, le 9 du même mois et sous le titre « L’Algérie contrainte et forcée », en rupture franche avec une politique étrangère remarquablement attentive, sans plus, aux velléités hégémoniques des grandes puissances, ce pays, dont la sécurité dépendait pour beaucoup de la stabilité de ses voisins immédiats et de la bonne maitrise de leurs affaires par des dirigeants sérieux, a pris, avec A. Tebboune à sa tête, le parti de jouer le jeu offensif de la géopolitique. Le cours aléatoire des choses en Tunisie n’est sans doute pas étranger à cette option tant le danger qu’il représente pour l’Algérie est réel et le besoin de l’endiguer compréhensible. Finis les rapports d’égal à égal entre les deux pays ! Déjà, au niveau du verbe, le « la » en a été donné sans équivoque, sans ménagement non plus, dans la déclaration commune du président algérien et du président du conseil italien, intervenue à Rome le 26 mai 2022 et selon laquelle « l’Algérie et l’Italie partagent les problèmes de la Tunisie, exprimant les dispositions des deux pays à l’aider à sortir de l’impasse et à revenir à la voie démocratique.» Voila donc, d’on ne peut plus haut, un éloignement de la démocratie décrié et un K. S’ayed pris en faute. Quel qu’ait pu être au Palais de Carthage le ressentiment éprouvé, il n’en a été rendu nul compte, ce qui laissait à son locataire le chemin d’Alger ouvert pour y partager un mois plus tard, sans gêne, la joie de la même fête d’indépendance dont il avait privé son propre pays. En l’occasion, tout a été tiré au clair entre les deux chefs d’Etats. Dans un sens diamétralement opposé à celui de la déclaration de Rome. Pour qu’un homme aussi carré de réputation que Tabboune acceptât d’endosser la contradiction flagrante d’appeler cette fois les tunisiens à voter oui et en masse au référendum manifestement pré-califal du 25 juillet, il fallait que son hôte y ait mis le prix et Il n’est pas alors difficile d’imaginer avec quelle insistance, ce dernier, au bout du rouleau, devait l’avoir conjuré de lui venir en aide. De plus, le rêve pouvait d’un jour à l’autre se briser sur une réalité économique et sociale tendue à cran, marquée par une ferme opposition de la puissante UGTT assortie de la menace d’une grève générale des fonctionnaires publics, par l’asphyxie en pleine saison du secteur touristique, prévisible si la fermeture de la frontière algérienne se prolongeait et par la rupture envisagée des fournitures du gaz de la SONATRACH à la STEG. Surtout au moyen d’une décisive mise au pas du leader syndicaliste Tabboubi dont on ignore encore à quels arguments proprement algériens elle est redevable, les motifs d’inquiétude du quémandeur pour son avenir ayant été instantanément effacés, il ne fait plus de doute que la politique étrangère de la Tunisie ou son ersatz l’a été aussi du même coup. De son plein gré. Néanmoins, si notre pays n’a plus voix au chapitre et si Alger aura le dernier mot en la matière, il est peu probable que nos frères s’en réjouissent parce qu’ils savent le peuple tunisien trompé, ou en tirent un quelconque profit parce que la situation ainsi créée, ne fera pas long feu.

A cela deux raisons : La première, d’ordre moral, pour laquelle la promiscuité me semble être le mot définissant le mieux la nature de la relation nouvelle entre les deux partenaires politiques, renvoie à un marché de dupes dont l’amitié, jusqu’alors faite de franchise et de respect mutuel ainsi que l’avaient voulue et préservée les pères fondateurs des deux républiques, est la principale victime. En témoignage du sérieux qui prévalait et du souci d’éviter, de part et d’autre, à cette amitié historique de trébucher sur un incident fortuit ou une inconvenance quelconque, je prendrai l’exemple, redevable à une véritable règle de conduite, du bénéfice d’une inattention coutumière réservée aux évadés politiques dans les strictes limites du transit vers un pays tiers, sans que l’extradition n’en fut jamais demandée par la partie directement concernée. Cela s’est vérifié notamment dans les deux cas les plus graves des colonels tunisien, Mostari Ben Saïd, et algérien, Tahar Zbiri, tous deux auteurs de tentative de coup d’Etat. Que dire alors de l’extradition intervenue le 22 juillet 2022 de Lazhar Loungo, un ancien directeur des services de renseignements tunisiens, sinon que, là aussi, quelque chose a bougé. Effectivement, mais tout cela s’est fait dans le mauvais sens où il a été satisfait, peut-être faute de mieux, aux demandes d’un esprit perturbé, incompétent, confronté hors du temps à une dure actualité qu’il ne comprend pas et par la faute duquel une coopération de soixante ans, globale, saine et raisonnée a été reléguée au niveau d’un trivial échange de petits services.

La seconde raison veut que dans l’ordre réel des choses, compte tenu des circonstances relevées plus haut et selon ce qui viendra d’ailleurs, petit ou grand, quelques sous par exemple, la nouvelle voie diplomatique où la Tunisie a été engagée à emboiter le pas à l’Algérie restera ouverte à tous les renversements et la discorde n’est pas loin. D’autre part, l’un des inconvénients de ce copinage entre chefs, et non des moindres, ne tardera pas à se manifester par une pression accrue des puissances occidentales sur le meneur qui comptera pour deux, surtout à un moment où il semble avoir prématurément sorti le grand jeu du largage de l’amarre linguistique française et d’une candidature à l’intégration du groupe BRICS. Quoiqu’il en soit, les orientations stratégiques sus-évoquées, relèvent du choix souverain de l’Algérie à laquelle nous souhaitons que les conditions, redevables notamment à un haut niveau industriel, en soient rapidement réunies. En ce qui concerne notre pays, offert aux appétits de l’étranger, sans fez ou portant keffiah, quand bien même les incertitudes de l’avenir s’ajouteront à la complexité du présent, ce ne sera plus pour longtemps et l’Algérie restera, au-delà de ce fâcheux épisode, son soutien le plus sûr. Dans la confiance et le respect mutuel retrouvés, comme dans le passé.

Revenons aux USA.

L’idée est profondément ancrée dans l’esprit des intellectuels tunisiens les plus éminents qui fait prévaloir outre Atlantique un attachement irréductible au dit « Printemps Arabe », une énorme erreur d’Obama, au point de le tenir, ouvertement précisent-ils, pour un objectif stratégique encore intact, malgré ses échecs en Egypte et en Syrie et les résistances qu’’il rencontre en Tunisie et en Libye. Il m’arrive trop souvent de me heurter à un mur d’incompréhension quand, pour l’utilité du débat, il me prend de revisiter ce postulat. Je le désigne ainsi pour faire apparaitre la différence inexplicablement occultée entre le lieu commun de l’impérialisme américain ayant partie liée avec Israël et une construction de l’esprit qui suppose l’organisation des frères musulmans facteur constant et prépondérant dans une équation démocratique disposée en appât. Au début de son déroulement, le programme sous-jacent de domination associait dans une cohérence sans faille apparente les deux ordres de préoccupations sur la voie suivie pour sa réalisation, tout particulièrement en Tunisie. Notre réflexion se limitera à ce cas, d’ailleurs le plus instructif dans sa perception en tant que cycle expérimental autonome ayant épuisé une décennie entière et au sort le plus probable de la branche tunisienne de la fratrie, dite « mouvement ennahdha ». Il importait peu jusqu’à la suspension du parlement, le 25 juillet 2021, alors que tout semblait marcher, de s’interroger sur le fondement théorique qui aurait manqué au choix des partenaires islamistes mais, le principe actif de la décoction ayant perdu son efficacité, le moment n’était-il pas venu à la Maison Blanche, avec Joe Biden fraichement installé, de repenser la question ? C’est aussi ce que la réalité pratique appelait car les « frères musulmans » forment le seul courant politique au monde qui cherche à accéder au pouvoir pour le pouvoir, en contrepartie de quoi, quand les USA l’y aident, il ne peut se trouver serviteur plus zélé de leurs intérêts et mieux disposé envers l’état hébreux, seulement, il n’a pas convaincu. C’est précisément là où la démocratie, réduite à une parodie sans nom, mise à nu par l’égérie battante d’un parti bourguibien résurgent, n’a pas fait et ne pouvait faire l’affaire.

Pour les besoins du raisonnement le plus réservé, le plus sceptique que l’on puisse tenir sur les bonnes intentions des USA quand ils se font du mouron pour la démocratie dans notre pays, considérons celle-ci comme un alibi ou un prétexte à leur prétendu, et non moins sélectif, devoir d’ingérence. Elle aurait alors été bafouée non pas en soi, mais par suite de l’éviction de leurs valets. Soit ! Or, ce que le sens, plus que moyennement développé, de la diplomatie interdisait à Washington mais n’a pas été compris à Carthage, c’est la dénonciation de la dictature institutionnelle qui s’y prépare, d’où le subtil ballotage entre prétexte et faux-fuyant auquel nous assistons. Ici, prenant appui sur l’aversion pour « ennahdha », sans la nommer une seule fois, on essaye de tromper l’opinion publique, accessoirement par les protestations de souveraineté, mais principalement par l’idée dont elles sont porteuses que les USA sont les protecteurs du mouvement responsable des malheurs de la Tunisie. Le sont-ils réellement ? La réponse à cette question aurait été trouvée si la sincérité avait prévalu dans la volonté déclarée d’assainissement des institutions de l’Etat et de lutte contre la corruption. En effet, si les forbans et coupe-jarrets qui ont pillé les richesses du pays, dévoyé ses institutions étatiques, aliéné son indépendance et perpétré des crimes de sang avaient été traduits, sérieusement poursuivis en justice et dûment condamnés, il est impensable que les dirigeants de la première démocratie dans le monde y aient trouvé à redire. La situation créée par le mensonge est inédite. Voila d’un côté, un pouvoir autocratique, en voie de consécration, qui s’est avéré lui-même protecteur de malfaiteurs requinqués à neuf au moyen d’un passage à vide de la justice et de l’autre, le premier Etat de droit du monde qui, bien au fait de leurs agissements, mais, sans condamnations judiciaires, ne peut que continuer à défendre la démocratie sans que l’on ne puisse dire seulement la leur. Pourtant l’enjeu pour les USA a changé de taille et le problème de nature. Des nuages d’affrontements assombrissent l’horizon en Afrique du Nord où un état moyenâgeux est en gestation et des accointances iraniennes se font sentir, laissant prévoir une réaction américaine dont il est déplaisant de lire sur certains écrits d’audience internationale qu’il y est question de carotte et de bâton , ce qui ne s’est jamais produit du temps de Bourguiba et de Ben Ali.

J’ai tenu à circonscrire cette approche de la défaillante diplomatie tunisienne aux principes qu’elle met aventureusement en cause. La France n’y a pas trouvé place parc qu’elle attendra, comme toujours depuis Sarkozy, que les USA montrent la voie à suivre.

Je pense, en conclusion, qu’il nous faut cesser d’utiliser la démocratie comme un bouclier ou pour plaire aux USA ou à la France, mais la cultiver pour notre bonheur.

Abdessalem Larif