Les prisons américaines, des « poudrières » en puissance pour le coronavirus

Comment éviter que le nouveau coronavirus ne flambe dans les prisons américaines, les plus peuplées au monde? Malgré les appels pressants à se préparer au pire, les autorités réagissent lentement et en rang dispersé.

Christopher Blackwell, 38 ans, purge une longue peine dans une prison de l’Etat de Washington, épicentre de l’épidémie qui a contaminé plus de 7.300 personnes aux Etats-Unis. « Sans surprise », il a appris, la semaine dernière, qu’un des gardiens faisait partie des malades. La réponse des autorités l’a davantage déconcerté: outre le confinement d’une partie des détenus dans leur cellule, « ils ont mis des panneaux près des téléphones pour nous demander d’enfiler une chaussette – oui, ce que vous mettez au pied – sur le combiné afin d’éviter de répandre les germes ». Dans son témoignage, publié mercredi par le site spécialisé « Marshall project », il souligne la difficulté de se protéger quand il est interdit de posséder des désinfectants à base d’alcool ou même trop de chiffons. Et il s’inquiète pour ses codétenus âgés, dont un certain « Bill » octogénaire, dans cet environnement clos. « Comment protéger des gens comme Bill dans ce que certains qualifient de +poudrière+ pour le Covid-19? », s’interroge-t-il.

Comme lui, militants associatifs, médecins et élus réclament des mesures spéciales pour les prisons dans un pays qui, avec 2,2 millions de détenus, abrite près du quart de la population carcérale de la planète.

« Avoir un plan » 

Leurs appels se sont renforcés cette semaine, quand la presse locale a rapporté des cas de gardiens contaminés dans les prisons de Rikers Island et de Sing Sing, dans l’Etat de New York.

Quinze sénateurs démocrates, dont le candidat à la primaire Bernie Sanders, ont écrit au Bureau fédéral des prisons pour lui demander quel était son « plan », « indispensable » selon eux « étant-donné la rapidité de la propagation du virus aux Etats-Unis et la vulnérabilité de la population carcérale et des gardiens ».

Mais une minorité seulement des condamnés sont détenus dans des prisons fédérales, supervisées par ce bureau, la plupart étant dans des pénitenciers d’Etat ou des maisons d’arrêt locales. C’est donc plutôt aux gouverneurs, aux juges, aux procureurs et aux shérifs que la puissante organisation des droits civiques ACLU a adressé mercredi une série de propositions pour tenter de vider les prisons. « Ce que l’on dit tous, c’est qu’il faut essayer d’améliorer les conditions d’hygiène mais aussi de diminuer la population carcérale », explique à l’AFP Gregg Gonsalves, professeur à l’école de santé publique de Yale. Le but: obtenir des remises en liberté anticipée pour les détenus les plus âgés, ou particulièrement vulnérables, pour les condamnés en fin de peine ou pour les personnes accusées de petits délits non violents, explique-t-il.

« Moment-clé » 

Pour l’instant, la réponse a plutôt été d’interdire les visites aux parloirs et d’isoler les cas suspects. Mais cette stratégie peut avoir un prix: douze prisonniers sont morts dans des émeutes en Italie et deux en Jordanie après l’annonce de telles restrictions; des centaines de détenus se sont enfuis au Brésil quand leur régime de semi-liberté a été remis en cause (ils ont été en majorité rattrapés). Alors ici et là, certains responsables tentent autre chose.

« On va voir si on peut trouver des peines alternatives comme l’assignation à résidence » pour les détenus les plus âgés, a déclaré récemment la shérif du comté de Santa Clara en Californie, Laurie Smith.

Plus de 600 détenus, dont une grande partie n’avaient plus qu’un mois à purger, ont déjà été libérés à Los Angeles et les juges du conté de Cuyahoga, dans l’Ohio, ont aussi commencé à remettre en liberté anticipée des dizaines de petits délinquants. Il ne s’agit encore que d’une goutte d’eau, mais « c’est un moment-clé pour le traitement des prisonniers américains », estime Gregg Gonsalves. Pour lui, « pas besoin d’avoir le coeur très à gauche pour faire ce qui est important » car si un prisonnier tombe malade, il risque de contaminer ses gardiens qui pourront ramener le virus chez eux et le propager au-delà. Le virus, rappelle-t-il, ne s’arrête pas « aux murs des prisons ».