Les « lois de ségrégation 2.0 » fragilisent la présidence Biden

Il ne pouvait plus reculer. Joe Biden, pressé par tout un parti, s’est exprimé publiquement pour la première fois cette semaine sur ce que d’aucuns dans le pays commencent à appeler le « Jim Crow 2.0 », soit une version moderne des lois de ségrégation raciale telles que celles édictées dans le sud des États-Unis à partir des années 1880. Dans une longue allocution mardi soir à Philadelphie, ville de signature de la déclaration d’indépendance en 1776, le successeur de Donald Trump s’est emporté contre les atteintes « au droit démocratique le plus fondamental de tous, celui sans lequel rien n’est possible ». Il s’est indigné contre le « grand mensonge » (« the big lie ») proféré par son prédécesseur visant à faire croire à une fraude électorale massive lors de la dernière présidentielle. Le président Biden a appelé le Congrès et les États à un « soulèvement » contre ces mesures « hypocrites ».

Car c’est bien l’ombre de Donald Trump qui plane derrière les tentatives des congrès aux mains des Républicains de rigidifier les procédures d’accès au droit de vote.

Dès avant que le milliardaire ait été pris de cette obsession que les élections présidentielles avaient été « volées », des tensions étaient déjà apparues entre certaines entités conservatrices et la classe politique étiquetée « progressiste » sur l’accès au droit de vote. Mais depuis les complaintes continuelles de M. Trump, qui trouvent désormais écho dans une chaîne interminable d’e-mail envoyés à ses partisans, les majorités républicaines sont passées à la vitesse supérieure : dix-sept États dirigés par les conservateurs ont ainsi édicté des législations restrictives à l’encontre du droit de vote, qui visent directement les citoyens de couleur, les plus démunis et les plus jeunes ainsi que les plus âgés, soit tous des publics qui votent traditionnellement démocrate.

Supervision fédérale désormais obsolète

L’histoire du droit de vote aux États-Unis a longtemps été émaillée par les mêmes tensions d’ordre racial qui ont secoué le pays depuis qu’en 1787, les rédacteurs de la Constitution américaine décidèrent de ne pas interdire le commerce d’esclaves. Il faudra attendre 1868 et la fin de la Guerre civile pour que les esclaves noirs se voient offrir le statut de citoyens et le droit de vote concomitant, du moins pour les hommes. Parallèlement, les lois de discrimination raciale dites de « Jim Crow » firent leur apparition dans le Sud après que l’ »infâme compromis » de 1877 vit les troupes fédérales mettre un terme à leur tutelle sur les États sécessionnistes situés au Sud, permettant la mise sur pied de pratiques visant à empêcher les minorités ethniques d’exprimer leur préférence électorale. On assista ainsi par exemple dans certains États à l’imposition de tests d’alphabétisation comme condition indispensable à l’exercice du droit de vote.

En 1965, le président Johnson, passé à la postérité pour s’être mué en défenseur numéro un des droits civiques, mit un terme à ces usages, imposant une tutelle fédérale sur les procédures d’accès au vote dans de nombreux États du Sud. Cette supervision devait toutefois sauter en 2013 lorsque la Cour Suprême déclara certains aspects de cette supervision inconstitutionnels, ce qui a renforcé certains conservateurs dans leurs tentatives d’à nouveau rigidifier les procédures d’accès au droit de vote.

Démocrates démunis

À cet égard comme à tant d’autres, les États-Unis se trouvent aujourd’hui à un tournant de leur histoire. Dans un pays où les entités fédérées sont en charge d’organiser leurs élections, les conservateurs, qui savent que l’évolution démographique leur est défavorable, tentent coûte que coûte d’empêcher minorités ethniques et jeunes, prioritairement, d’exprimer leur choix.

Différentes recettes sont à leur disposition : purge des listes électorales, réduction d’ouverture des bureaux de vote, rigidification des procédures de vote par correspondance ou encore complexification des procédures visant à pouvoir prouver son identité. Face à ce défi, les Démocrates paraissent bien démunis, leur projet de refonte des lois électorales au niveau fédéral n’ayant aucune chance de voir le jour. Il s’agira donc pour eux d’employer d’autres armes, au rang desquelles la sensibilisation pour, d’après les mots employés par le président ce mardi, « éduquer les électeurs au sujet des changements en cours, les pousser à s’inscrire sur les listes, et… les envoyer aux urnes ». Le défi s’annonce colossal.