Le roi Charles III visite ce mardi une Irlande du Nord sous tensions

Certes l’Ecosse, où le monarque se trouvait lundi, a bien l’intention d’organiser un nouveau référendum sur son indépendance, mais la résistance armée de la province à la couronne s’est estompée il y a des siècles.

L’Irlande du Nord ne connaît la paix que depuis 1998, et celle-ci reste fragile.

Profondément dévoués à la reine Elizabeth II, morte jeudi dernier, les unionistes nord-irlandais craignent que leur cause, l’appartenance au Royaume-Uni, soit plus menacée que jamais, dans un contexte politique bouleversé par le Brexit et la progression historique des nationalistes républicains, partisans d’une réunification avec la République d’Irlande voisine.

Sur Shankill Road, une rue fièrement unioniste de Belfast, une fresque murale en hommage aux 70 ans de règne de la monarque, célébrés en juin, attire un flux continu de passants en deuil.

Marina Reid, une habitante de 54 ans, évoque des informations qui ont suscité la colère des unionistes, selon lesquelles quelques nationalistes auraient célébré la mort de la reine par des chants et des feux d’artifice.

« Cela vous dit tout le respect qu’ils nous témoignent dans notre période de deuil », dit-elle à l’AFP.

La police nord-irlandaise enquête sur ces allégations, qui ne reflètent toutefois pas la réponse de la communauté nationaliste pro-irlandaise à la mort de la reine.

« Courageuse »

« Je reconnais qu’elle fut une dirigeante courageuse et bienveillante », a déclaré lundi Michelle O’Neill, vice-présidente du parti républicain irlandais Sinn Fein, lors d’une séance spéciale devant l’Assemblée régionale.

La dirigeante a aussi salué la « contribution significative apportée par la reine Elizabeth à l’avancée de la paix et de la réconciliation entre les différentes traditions de notre île, et entre l’Irlande et la Grande-Bretagne durant les années du processus de paix ».

Lorsqu’il rencontrera mardi les responsables politiques de la région au château de Hillsborough, au sud de Belfast, Charles III recevra les hommages des partis pro-britanniques, en majorité protestants, ainsi que les sympathies des nationalistes, surtout catholiques, qui voient se rapprocher la possibilité d’une réunification avec l’Irlande.

Il assistera ensuite à un service religieux anglican à Belfast, auquel doivent assister protestants et catholiques mais aussi les principaux dirigeants irlandais.

Les données du prochain recensement devraient montrer que pour la première fois de ses 101 ans d’histoire, la population d’une région créée comme un fief protestant devient en majorité catholique.

Les élections de mai ont été remportées par le Sinn Fein, autrefois aile politique des paramilitaires de l’IRA qui ont assassiné en 1979 Louis Mountbatten, cousin de la reine et mentor du futur roi Charles III.

« Inquiets »

Le gouvernement local est paralysé depuis des mois, le parti unioniste DUP étant fermement opposé aux dispositions douanières post-Brexit négociées entre Londres et Bruxelles, qui menacent selon lui la place de l’Irlande du Nord au sein du Royaume-Uni.

Le Sinn Fein, de son côté, refuse de reconnaître l’autorité de la monarchie en Irlande du Nord, et n’occupe pas ses sièges au Parlement de Westminster.

Sa vice-présidente O’Neill a boycotté la proclamation officielle de Charles III dimanche à Hillsborough, mais le parti assure qu’il rencontrera le roi avec les autres responsables politiques et assistera au service religieux pour honorer la reine et en signe de respect envers la communauté unioniste.

« Les unionistes se sentent très inquiets en termes d’identité, inquiets à propos de leur place au sein du Royaume-Uni après le Brexit », explique à l’AFP Deirdre Heenan, professeure de politique sociale à l’université d’Ulster.

« La mort de la reine est un nouveau coup porté à leur confiance et à leur identité. Ils vont bien entendu suivre le nouveau roi, mais ils savent qu’un énorme changement peut intervenir », ajoute-t-elle.

Elizabeth II a visité l’Irlande 22 fois en tant que reine et joué un rôle dans le processus de paix, après l’accord de 1998 mettant fin à trente ans de bain de sang (3.500 morts). En 2012, elle a serré la main de l’ancien ministre du Seinn Fein et ancien commandant de l’IRA Martin McGuinness, un an après être devenue la première reine britannique à visiter l’Irlande indépendante.

« On a peut-être eu nos différences mais c’était une mère, une grand-mère, qui a fait son devoir jusqu’au bout », dit à l’AFP Paul Donnelly, un chauffeur de taxi de 53 ans dont le père a été estriopé par une bombe unioniste. « Enfant, j’ai vu des hommes de l’IRA abattre un soldat anglais. Je n’aurais jamais cru voir la paix dans ce pays, et elle a aidé à l’instaurer, à 100% ».