Le gouvernement français passe en force avec le 49.3 pour la réforme des retraites: « Les jours d’Elisabeth Borne sont sans doute comptés »

Cet énième passage en force – après la réduction du temps consacré aux débats parlementaires à 50 jours au lieu de 70 et le choix du 44.3 au Sénat pour accélérer le vote – a secoué le Palais Bourbon. Des députés de la Nupes ont entonné la Marseillaise, tandis que des députés RN hurlaient “Démission !” pendant le discours d’Elisabeth Borne. Des réactions qui l’ont “choquée”, a-t-elle affirmé en soirée sur le plateau du 20 heures de TF1.

On ne peut pas prendre le risque de voir le compromis, bâti par les deux Assemblées, écarté. On ne peut pas faire de pari sur l’avenir de nos retraites”, a tenté de justifier la locataire de Matignon sous les huées.

La faute aux députés républicains ?

Ces derniers jours, pourtant, le Président de la République comme son exécutif avaient largement communiqué sur leur volonté d’aller au vote. En réalité, le gouvernement s’est retrouvé au pied du mur, contraint de se priver d’un scrutin qui aurait pourtant certainement mis fin à la très forte mobilisation populaire entamée mi-janvier contre une réforme instaurant notamment le report de l’âge légal de départ à la retraite de 62 à 64 ans d’ici 2030. “Je pense que le gouvernement est surpris de devoir utiliser ce 49.3 car il pensait que leurs alliés Républicains seraient de son côté puisque leur candidate à la présidentielle l’an dernier, Valérie Pécresse, défendait un projet similaire”, analyse Antoine Bristielle, directeur de l’observatoire de l’opinion de la fondation Jean Jaurès.

C’était sans compter sur la dissidence de certains élus LR (une vingtaine sur soixante) et sur celle, plus étonnante encore, quoique moindre, de certains élus membres du parti présidentiel Renaissance qui menaçaient de s’abstenir voire de voter contre la réforme phare du quinquennat d’Emmanuel Macron. Malgré d’intenses tractations de dernière minute, des promesses en tous genres et des concessions coûteuses, le gouvernement n’a pas réussi à convaincre, de manière sûre et certaine, une majorité de députés de voter son texte. Il lui a manqué une poignée de voix. D’où la Grosse Bertha.

Charles de Courson, le centriste bon teint qui fédère les opposants de tous bords à la réforme des retraites en France

“Un aveu extraordinaire de faiblesse”

Sans surprise, le recours au 49.3 – le onzième en moins d’un an pour Elisabeth Borne – a aussitôt suscité l’ire des oppositions, qui dénoncent un déni de démocratie.

C’est un échec politique. On assiste à l’effondrement de la minorité présidentielle” a affirmé Jean-Luc Mélenchon, leader des Insoumis, depuis le rassemblement qui s’est improvisé hier après-midi place de la Concorde à Paris. “Quand un président n’a pas de majorité dans le pays, pas de majorité à l’Assemblée nationale, il doit retirer son projet. L’Elysée n’est pas un parc pour abriter les caprices du président”, a lancé le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure.

Nous avons encore l’espoir, dans les semaines et mois qui viennent, de battre cette réforme quelles que soient les humiliations qu’aura fait subir au Parlement le président”, a renchéri le secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel. Marine Le Pen a quant à elle évoqué “un aveu extraordinaire de faiblesse” et “un échec total pour Emmanuel Macron”.

Le recours au 49.3 n’est pas non plus du goût de certains députés du camp présidentiel, à l’image d’Éric Bothorel, qui “oscille entre déception et colère”, estimant que “nous devions un vote à nos oppositions”.

Un regain de mobilisation et de grèves ?

Quelles conséquences le 49.3 peut-il avoir ? LFI et le RN ont déjà fait savoir qu’ils déposeront une motion de censure dans l’espoir de renverser le gouvernement et donc de faire capoter la réforme. Mais seule celle déposée par le groupe parlementaire Libertés, indépendants, outre-mer et territoires, sous la houlette du centriste Charles de Courson (voir portrait ci-contre), a une (petite) chance d’être votée lundi 20 mars.

Tout dépendra du nombre de députés LR qui désobéiront à leur chef de file, Éric Ciotti, et prendront ainsi le risque d’être exclus de leur groupe parlementaire. À ce stade, rien n’est joué, tant “le parti de droite est en proie à des divisions, une perte d’autorité de son chef et des ambitions personnelles décuplées”, selon Antoine Bristielle. Qu’une motion soit adoptée ou non, “les jours d’Elisabeth Borne sont sans doute comptés, estime-t-il. Cela va être compliqué de ressortir de cette crise sans remaniement ministériel.” La légitimité d’Emmanuel Macron, déjà mise à mal ces derniers temps, risque d’être à nouveau questionnée.

Manifestation place de la Concorde à Paris après l’utilisation du 49.3 : la police charge les manifestants, au moins 8 personnes interpellées

Ce passage en force traduit son isolement. “Et le 49.3 risque de réenclencher une nouvelle phase de la contestation sociale, avec un regain de mobilisation et de grèves, car 80 % des Français étaient opposés au 49.3 selon un sondage récent”, rappelle le politologue.

De fait, les syndicats réunis hier soir au siège de la CGT à Montreuil ont décidé d’appeler à “des rassemblements locaux de proximité” ce week-end, et à une neuvième journée de grèves et de manifestations le jeudi 23 mars.

À moyen terme, tout cela entraîne aussi l’idée d’une fracture démocratique entre l’opinion et le politique”, regrette M. Bristielle. Avec de possibles dommages collatéraux, dans les urnes ou dans la rue, à craindre dans un avenir proche.