L’Allemagne a-t-elle vraiment besoin de ses propres armes nucléaires ?
Le général de brigade de la Bundeswehr, Frank Pieper, a affirmé sur LinkedIn que l’Allemagne « a besoin de ses propres armes nucléaires ». Yannick Pincé a rappelé dans une interview que « ce n’est pas la première fois que l’Allemagne évoque la possibilité de se doter de l’arme nucléaire » et qu’elle « a tout à fait les moyens de se doter de la bombe, même s’il lui faudrait quelques années pour y parvenir ».
Bien qu’il insiste, en lettres capitales, sur le fait qu’il s’agit « absolument et exclusivement » de son opinion personnelle, la déclaration du général de brigade de la Bundeswehr, Frank Pieper, a suscité des réactions. Il a affirmé récemment sur LinkedIn que l’Allemagne « a besoin de ses propres armes nucléaires ».

Comme le note le Süddeutsche Zeitung (SZ), ce sujet est de plus en plus débattu en interne, en raison des positions de Donald Trump, notamment concernant le Groenland, qui mettent en péril l’existence de l’Otan et, par conséquent, le parapluie nucléaire américain. Un désengagement des États-Unis entraînerait de facto le retrait des bombes nucléaires américaines entreposées à la base aérienne de Büchel. Dans le cadre de la dissuasion nucléaire de l’Otan, cinq États membres accueillent sur leur sol des bombes nucléaires tactiques B-61 fournies par les États-Unis.
Des « armes nucléaires tactiques et mobiles » pour « s’opposer à la menace de la Russie »
« L’Allemagne et l’Europe ne peuvent plus compter sur les États-Unis et leur parapluie nucléaire », écrit le général Frank Pieper, qui plaide ainsi pour que son pays acquière « des armes nucléaires tactiques et mobiles » afin de « s’opposer à la menace de la Russie ». Interrogé par 20 Minutes, Yannick Pincé, spécialiste de l’histoire du nucléaire militaire et chercheur associé au Ciens (Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques), souligne que « ce n’est pas la première fois que l’Allemagne évoque la possibilité de se doter de l’arme nucléaire », ajoutant qu’elle « a tout à fait les moyens de se doter de la bombe, même s’il lui faudrait quelques années pour y parvenir ».
Cependant, l’expert attire l’attention sur plusieurs limites à ce débat. « Tout d’abord, il existe une opposition profonde à l’arme nucléaire parmi la population, rappelle-t-il. Ensuite, plusieurs traités restreignent cette possibilité, comme celui de 1954 créant l’union de l’Europe occidentale, dans lequel l’Allemagne s’est engagée à ne pas développer la bombe, puis le Traité « 2 + 4 » qui a permis la réunification du pays, où elle s’est engagée à ne jamais développer d’armes de destruction massive, ou encore le Traité de non-prolifération de 1968 [qui interdit aux États comme l’Allemagne, en vertu du droit international, d’acquérir l’arme nucléaire]. Cela constituerait donc une sortie de ce traité, ce qui est envisageable, mais qui, selon moi, ne pourrait se produire que si l’on assistait à un effondrement du droit international, ce qui est effectivement mis à mal par Donald Trump. »
Enfin, si l’Allemagne se dotait de l’arme atomique, « ce serait une invitation pour la Russie à agir contre l’Europe, car elle ne tolérerait probablement pas un arsenal nucléaire allemand ».
Par ailleurs, ce débat ne relève pas uniquement de l’Allemagne, puisqu’il est également présent « dans plusieurs pays bénéficiant de la protection américaine, qui s’en inquiètent fortement, notamment la Corée du Sud, tandis qu’il émerge au Japon » et, dans une moindre mesure, « en Pologne », souligne Yannick Pincé.
Vers une évolution de l’arsenal nucléaire français ?
Quant à l’idée que l’Allemagne puisse s’appuyer sur la dissuasion nucléaire française, Roderich Kiesewetter, député du groupe parlementaire CDU/CSU au Bundestag, souligne les limitations de l’arsenal français, ainsi qu’un risque politique lié à une possible victoire du Rassemblement national aux prochaines élections présidentielles.
« En Allemagne, il y a un manque de confiance politique envers la France, confirme Yannick Pincé, le pays se demandant quelle sera la valeur d’une promesse de la France en matière nucléaire – sans même évoquer le partage de la dissuasion, en cas de retournement de la situation politique, sachant que le RN a proposé une loi visant à constitutionnaliser une forme strictement nationale de dissuasion. Il subsiste également des doutes quant à la crédibilité de l’arsenal français, qui, je pense, est une erreur : avec 290 têtes nucléaires, c’est un arsenal extrêmement puissant. Cependant, en raison de l’absence d’armes tactiques [de moindre puissance], il manque de flexibilité. »
Notre dossier sur la bombe nucléaire
L’arsenal français est-il sur le point d’évoluer ? Emmanuel Macron doit prononcer prochainement un discours sur la doctrine française, qui pourrait faire l’objet d’une inflexion. « Nous ne savons pas encore ce qui sera annoncé, mais une réflexion est en cours, avance Yannick Pincé, également auteur du « Consensus nucléaire français » aux Presses universitaires de Rennes (PUR). Le président français va-t-il déclarer du tactique ? Plus d’armes nucléaires ? Une évolution au niveau européen ? Cela pourrait se traduire par des exercices plus soutenus avec des partenaires, ou la possibilité pour certains alliés d’accueillir quelques Rafale des FAS (Forces aériennes stratégiques, le vecteur aérien de la dissuasion française), tout en s’assurant que l’ordre d’engagement reste entre les mains du président de la République, et que les armes demeurent entièrement sous contrôle français.

