Iran: incendie et affrontements à la fameuse prison d’Evine, sur fond de manifestations

« Des troubles et des affrontements ont été observés samedi soir », a confirmé un haut responsable de sécurité cité par l’agence officielle Irna. Mais « en ce moment, la situation est complètement sous contrôle et le calme est revenu dans la prison », a-t-il ajouté, imputant le départ de feu à des « voyous ». Citant un procureur de Téhéran, Irna a précisé que les affrontements n’avaient « rien à voir avec les troubles récents dans le pays ».

Selon un pompier sur place, cité par Irna, « huit personnes ont été blessées dans cet incendie » survenu dans cet établissement connu pour les mauvais traitements infligés aux prisonniers politiques. Des centaines de personnes arrêtées lors du mouvement de contestation y auraient été envoyées.

La prison d’Evine détient également des étrangers ou binationaux comme l’universitaire franco-iranienne Fariba Adelkhah et l’Américain Siamak Namazi, qui a été réincarcéré cette semaine après une libération temporaire, selon sa famille. Celle-ci, via son avocat, a déclaré à l’AFP qu’elle était « profondément inquiète » et qu’elle n’avait aucune nouvelle de lui. La soeur d’un autre citoyen américain détenu à Evine, l’homme d’affaires Emad Shargi, a tweeté que sa famille était tout autant « morte d’inquiétude ».

L’universitaire australienne Kylie Moore-Gilbert, qui a été détenue à Evine pendant l’essentiel de ses 800 jours d’emprisonnement en Iran, a déclaré que des proches de prisonnières politiques s’y trouvant lui avaient assuré que « toutes les femmes au sein du quartier des prisonnières politiques d’Evine sont en sécurité et indemnes. »

« L’Iran est pleinement responsable de la sûreté de nos citoyens détenus à tort, qui doivent être libérés immédiatement », a averti sur Twitter Ned Price, porte-parole de la diplomatie des Etats-Unis, ajoutant que Washington suivait le développement de l’incident « avec urgence ».

Le célèbre réalisateur iranien Jafar Panahi, lauréat de plusieurs prix internationaux, et le politicien réformiste Mostafa Tajzadeh se trouveraient eux aussi dans cet établissement pénitentiaire.

« Les mollahs doivent déguerpir! »

Des images partagées sur Twitter par l’organisation non gouvernementale Iran Human Rights (IHR), basée à Oslo, avaient montré d’immenses flammes et une épaisse fumée se dégager de la prison, alors que des coups de feu étaient entendus.

Des cris de « Mort au dictateur » étaient également audibles en arrière-plan d’une vidéo postée par le média en ligne 1500tasvir, qui recense les violations des droits humains. Il s’agit de l’un des slogans les plus scandés dans les manifestations consécutives à la mort de Mahsa Amini il y a un mois.

Cette Kurde iranienne de 22 ans est décédée le 16 septembre, trois jours après son arrestation pour avoir, selon la police des moeurs à Téhéran, enfreint le strict code vestimentaire de la République islamique. Depuis, les Iraniennes ont été le fer de lance des manifestations, criant des slogans antigouvernementaux, enlevant et brûlant leur foulard, et tenant tête aux forces de sécurité dans les rues.

« Les mollahs doivent déguerpir! », scandaient samedi des femmes sans hijab au Collège technique et professionnel Shariati de Téhéran, dans une vidéo largement partagée en ligne, alors que des Iraniens étaient une nouvelle fois descendus dans la rue.

À l’ouest de Téhéran, des manifestants ont lancé des projectiles sur les forces de sécurité dans la ville de Hamedan, selon des images vérifiées par l’AFP. Malgré les fortes perturbations d’internet, des rassemblements ont également eu lieu à Ardabil (nord-ouest), selon des vidéos partagées sur Twitter.

Des commerçants se sont mis en grève à Saghez, la ville natale de Mahsa Amini dans la province du Kurdistan (nord-ouest), et à Mahabad (nord), selon 1500tasvir.

« Des écolières dans le village de Ney à Marivan (ouest) ont provoqué des feux dans la rue et crié des chants antigouvernementaux », a indiqué Hengaw, un groupe de défense des droits des Kurdes d’Iran basé en Norvège. Des jeunes ont également manifesté dans les universités de Téhéran, d’Ispahan (sud) et de Kermanshah (nord-ouest), selon des images partagées en ligne. Ces militants ont encouragé les Iraniens à manifester dans des endroits où les forces de sécurité ne sont pas présentes et à scander « Mort au dictateur », en référence au guide suprême Ali Khamenei.

Plus de 100 morts

Lors d’un rassemblement samedi de « retraités » des Gardiens de la révolution, l’armée idéologique de la République islamique, un commandant des Gardiens a déclaré que trois membres de sa milice paramilitaire Bassidj avaient été tués et 850 blessés à Téhéran depuis le début de la « sédition », a rapporté l’agence Irna.

La contestation a suscité des rassemblements de solidarité à l’étranger et la répression, qui a fait plus de 100 morts selon des ONG, a été condamnée par la communauté internationale.

Au moins 108 personnes ont été tuées dans la répression, selon l’ONG Iran Human Rights (IHR), basée à Oslo. Amnesty International a affirmé qu’au moins 23 enfants de 11 à 17 ans avaient été « tués par les forces de sécurité ». Et des centaines de personnes ont été arrêtées.

Vendredi, le président américain Joe Biden, dont le pays est ennemi juré de l’Iran, a affirmé se tenir « aux côtés des courageuses femmes d’Iran », appelant le pouvoir à « mettre fin à la violence contre ses citoyens ».

Les dirigeants iraniens accusent les Etats-Unis de déstabiliser leur pays en fomentant des « émeutes ».

Alors que l’Union européenne s’apprête à imposer lundi des sanctions à l’Iran, le chef de la diplomatie iranienne Hossein Amir-Abdollahian a appelé l’UE à adopter une « approche réaliste ».

Les manifestations en Iran sont les plus importantes depuis celles de 2019 contre la hausse du prix de l’essence dans ce pays riche en pétrole.