En Haïti, « le journalisme est le métier le plus risqué après celui de policier »

Il s’appelait Romelson Vilsaint. Dimanche, ce journaliste haïtien a été tué au commissariat de l’avenue Delmas 33 à Port-au-Prince, touché à la tête par une grenade lacrymogène. Avec d’autres confrères, il manifestait pour la libération de son collègue Robest Dimanche, arrêté la veille durant un reportage. Présent lors de la manifestation, le photojournaliste haïtien Richard Pierrin raconte l’extrême violence de la scène : « J’ai entendu des détonations de M4 et de M16. Ils ont commencé à tirer et à tabasser les journalistes. » Quelques minutes plus tard, Romelson Vilsaint est à terre. « J’ai vu mon collègue dans un bain de sang, des parties de son cerveau étaient sur le mur. » Agenouillé devant le corps, il prend le pouls de son collègue et constate qu’il ne peut plus rien faire pour lui. « J’ai commencé à pleurer puis j’ai photographié la scène », confie le jeune photojournaliste de 20 ans, la gorge serrée.

Tentative d’assassinat

Depuis le 1er janvier 2022, six journalistes haïtiens ont été tués. En janvier, Wilguens Louissaint et Amady John Wesley sont abattus par des gangs armés en pleine rue. Deux autres reporters sont tués à Cité Soleil, le plus grand bidonville de Port-au-Prince, au début du mois de septembre. Le 25 octobre, l’animateur de radio Gary Tess a été retrouvé mort sous un pont dans la région des Cayes, dans le sud du pays. La mort de Romelson Vilsant, dimanche, vient confirmer que les journalistes haïtiens sont bel et bien pris pour cible, que ce soit par la police ou par les gangs armés qui tiennent Port-au-Prince.

Certains s’en sortent miraculeusement. Le journaliste du quotidien Le Nouvelliste et de la chaîne de radio Magik9 Roberson Alphonse a ainsi échappé à une tentative d’assassinat le 25 octobre. Blessé par balles, il a survécu après avoir été transporté rapidement dans un hôpital de la capitale.

Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, Haïti vit l’une des crises les plus dramatiques de son histoire. La justice ne fonctionne plus et l’économie est à l’arrêt. Dans les rues de Port-au-Prince, les affrontements entre gangs armés sont quotidiens. Par peur d’être kidnappés ou de prendre une balle perdue, beaucoup d’Haïtiens n’osent plus sortir de chez eux. Lauréate du prix Chaffanjon 2021, la journaliste indépendante Laura Louis craint de plus en plus les sorties sur le terrain. « En tant que femme journaliste, la situation est plus difficile, déplore-t-elle. J’ai peur d’être violée, d’être attaquée en tant que femme et en tant que journaliste. »

À ce climat de terreur s’ajoutent les difficultés financières. La crise économique touche aussi les médias, qui peinent à rémunérer les journalistes. « Beaucoup de journalistes n’arrivent pas à en vivre, déplore Laura Louis. On exerce ce métier par passion d’informer et on se fait tirer dessus. »

« C’est notre boulot »

Certains reporters, les plus aguerris, continuent d’aller sur le terrain presque chaque jour. Evens Mary, 48 ans, est correspondant permanent d’Associated Press à Port-au-Prince. Du fait de la pénurie de carburant, il ne se déplace plus qu’en moto-taxi et continue de se rendre dans des endroits contrôlés par les gangs armés. « Il faut y aller, des choses s’y passent et nous devons les raconter. C’est notre boulot », explique le journaliste. Evens Mary couvre également les manifestations en centre-ville de Port-au-Prince. Comme ses collègues, il s’y rend muni d’un gilet pare-balles, d’un casque et d’un masque à gaz pour respirer au milieu des tirs de lacrymogène. Pour Milo Milfort, journaliste haïtien indépendant, « le journalisme est le métier le plus risqué en Haïti après celui de policier ».

Rédacteur en chef du site d’information Loop Haïti, Raoul Junior Lorfils craint tous les jours pour la sécurité de ses cinq collaborateurs. Il limite au strict minimum les déplacements de son équipe depuis plusieurs mois. « On se déplace uniquement quand on a plus ou moins la certitude que les choses ne vont pas dégénérer en affrontement violent, résume-t-il. Ça limite totalement l’exercice du métier de journaliste, d’autant qu’on n’est pas le seul média à prendre ce type de mesure. » Face aux difficultés, beaucoup de journalistes haïtiens déplorent un cruel manque de soutien international, comme le photojournaliste Richard Pierrin : « Si un journaliste se fait tuer en Ukraine, ça fait un scandale. Pas en Haïti. »