Des parents ont-ils découvert que leur fille adoptive de 6 ans était une naine psychopathe de 22 ans ? (Fact-checking)

Plusieurs médias ont rapporté la version de deux parents américains, accusés d’avoir abandonné leur fille adoptive handicapée, et qui la présentent aujourd’hui comme une personne de petite taille sociopathe. Nos confrères de Libération ont enquêté pour proposer un fact-checking. 

Un fait divers déroutant a suscité cette semaine l’intérêt des médias du monde entier, jusqu’au Washington Post. «Des parents accusent leur fille adoptive de 6 ans d’être une naine ukrainienne psychopathe de 22 ans» titraient plusieurs sites d’informations. L’âge de cette personne varie selon les médias, ainsi la fille adoptive a 8 ans pour certains et 10 ans pour d’autres.

Les articles laissent entendre que les parents adoptifs en question viennent de découvrir que leur fille, Natalia Grace, était en réalité une femme adulte qui aurait tenté de les tuer. En fait, l’histoire surgit dans les médias américains car les parents sont accusés, après cinq ans d’enquête menée par le bureau du shérif du comté de Tippecanoe, d’avoir abandonné leur fille adoptive dans un appartement de l’Indiana, aux Etats-Unis, avant de partir s’installer au Canada en 2013. L’âge adulte supposé de la jeune fille adoptée, ainsi que l’allégation de sa psychopathie, étant les justifications avancées par les parents pour leur défense.

Les premiers articles rapportent uniquement la défense des parents adoptifs

La chronologie de l’histoire est la suivante. En 2008, Natalia arrive d’Ukraine aux Etats-Unis grâce un programme d’adoption. Selon le Daily Mail, son certificat de naissance ukrainien indique qu’elle est née le 4 septembre 2003. Elle est finalement adoptée par la famille Barnett en novembre 2010 et selon le Daily Mail, qui s’est entretenu avec la mère Kristine Barnett, elle «n’a pas hésité à accepter Natalia bien qu’elle ait appris qu’elle souffrait d’un trouble de la croissance osseuse appelé dysplasie spondyloépimétaphysaire, qui cause des anomalies osseuses de petite taille et des problèmes de vision». Ce trouble correspond à une forme de nanisme. La famille Barnett a l’image d’une famille modèle américaine, et avait déjà été largement médiatisée, non pas pour l’enfant ukrainienne, mais parce qu’un des enfants du couple est un génie atteint d’autisme. Kristine Barnett a même écrit un livre à son sujet.

Selon l’enquête de la police, le couple Barnett fait tester l’âge de la fille en 2010. Les dossiers de l’Hôpital pour enfants de Peyton Manning indiquent qu’un médecin a examiné la fillette et estimé qu’elle avait 8 ans. Puis, en 2012, Kristine et Michael Barnett procèdent à un examen osseux, dans le même centre médical, qui estime qu’elle a alors environ 11 ans. Deux médecins ont donc considéré que la fille était née en 2001 ou 2002. Ce qui lui faisait donc 8 ou 9 ans au moment de son adoption (et pas 6 ans comme certains médias l’ont écrit). Mais cela n’enlève rien à l’étrangeté de la suite.

Plusieurs médias américains indiquent qu’en 2012, les parents ont obtenu de la Cour supérieure du comté de Marion, à Indianapolis, en Indiana, que cette dernière «corrige» l’état civil de leur fille adoptive, pour qu’elle soit considérée comme née le 4 septembre 1989. Elle double alors son âge, passant ainsi de 11 à 22 ans. Le média britannique Daily Mail note la justification de la mère : avec cette modification, elle pouvait «recevoir le traitement psychiatrique approprié pour un adulte». La modification est justifiée par un document, présenté comme non-vérifié par plusieurs médias anglophones, dans lequel un docteur indique que le certificat de naissance ukrainien est «inexact» puisque en 2011, une dentiste considérait qu’elle avait la «dentition d’un adulte» et qu’une évaluation neuropsychologique indiquerait qu’elle a le «développement sexuel d’un adulte».

Sur le volet psychiatrique, la presse anglophone s’appuie sur les déclarations de Kristine, la mère adoptive qui, dans une interview avec le Daily Mail, indique que la santé mentale de Natalia s’est détériorée à partir de 2011, et leur a fourni des documents médicaux. Selon son récit, l’enfant aurait essayé de la pousser contre une clôture électrique en 2012, ou de lui faire boire de la javel. Suite à ce comportement dangereux, qui lui vaut d’être qualifié de «sociopathe» par la presse l’enfant a été placée dans une unité psychiatrique. Au cours de ce traitement, elle aurait confessé qu’elle était majeure. Les parents réussissent ensuite à modifier son âge, lui louent un appartement à Indianapolis durant un an, où ils l’abandonnent avant de partir au Canada.

Selon les éléments de l’enquête rapportés par le Daily Mail, Natalia a déclaré à la police en 2014 qu’elle avait été «laissée seule» par ses parents adoptifs, et les policiers avaient conclu qu’elle était un témoin «fiable et crédible».

Natalia vit avec une nouvelle famille adoptive

Jusqu’à jeudi, la seule version qui avait été partagée par les nombreux médias relatait donc l’histoire d’une famille qui avait adopté une fille ukrainienne, puis l’avait abandonné après avoir découvert qu’elle était une dangereuse naine adulte sociopathe. Une lecture des articles parus dans la presse américaine et britannique permettait de nuancer ce récit, qui ne rapportait que la version de la mère.

Jeudi soir, le journal britannique Daily Mail a retrouvé la trace de Natalia, qui «vit désormais dans l’Indiana avec une nouvelle famille chrétienne de cinq personnes qui croient qu’elle a été abandonnée» par les Barnett. Cette nouvelle famille, les Mans, est composée du pasteur Antwon, sa femme Cynthia et leurs trois enfants, dont certains sont également adoptés. Ils ont refusé de commenter l’affaire.

Cependant en consultant leurs profils Facebook, CheckNews comme le Daily Mail ont pu observer que Natalia figure à leurs côtés depuis au moins août 2013. Le mois suivant, ils la baptisent et le 17 octobre 2013, Cynthia poste un statut qui la présente alors comme sa «nouvelle princesse adoptée». Sur les photos postées par cette nouvelle famille, Natalia apparaît avec des vêtements souvent très colorés et au style enfantin.

Le Daily Mail indique avoir discuté avec un ami de la famille qui les présente comme de «bons samaritains» qui sont «tombés par hasard sur cette personne qui n’était pas traitée comme il se doit. […] Je ne suis ni médecin ni psychiatre, mais j’ai parlé à Natalia et je la crois. Si tu me demandes si je pense qu’elle a 30 ans, c’est ridicule».

Le réexamen de l’âge de Natalia n’a pas été validé

Le journal britannique, qui se passionne pour cette histoire, indique que début 2016, les Mans ont fait une demande pour devenir les tuteurs légaux de Natalia, qu’ils décrivent alors comme une «personne présumée handicapée physique d’environ 13 ou 14 ans, née le 4 septembre (année incertaine)». Les Mans pensent que la fillette est née en 2002 ou 2003 (ce qui correspondrait à l’âge des papiers ukrainiens ou des premières analyses médicales) et demandent un réexamen de son âge. L’ancien père adoptif Michael Barnett fait objection, la demande est rejetée, et les Mans retirent leur demande de tutelle en 2018, note le journal britannique, qui n’a pu parler qu’avec l’avocat de Michael Barnett.

Il ressort peu de certitudes de ce récit complexe. Les principales inconnues étant l’âge de la jeune fille (de 16 à 30 ans selon les versions), ainsi que son état psychiatrique. Sa supposée sociopathie, alléguée par les Barnett, étant contestée alors qu’elle vit avec les Mans et leurs enfants depuis six ans.

L’avocat de Michael Barnett a indiqué qu’une audience à huis clos aura lieu le 15 octobre afin de discuter des renseignements personnels sensibles et déterminer si les dossiers de santé mentale de Natalia peuvent être divulgués.