Depuis Bruxelles, des Ukrainiens rêvent de paix : « L’espoir, c’est ce qui me tient debout tous les jours »

Alors que l’Ukraine vit son cinquième mois de guerre, la situation sur les différents fronts militaires reste précaire. L’armée ukrainienne enregistre aussi bien des défaites à Severodonetsk et Lissitchansk que des succès dans le nord de la région de Kherson et sur l’île des Serpents. Le pays vit néanmoins dans un climat de guerre totale. Les récentes attaques indiscriminées de missiles russes sur des cibles civiles visent à terroriser la population et à pousser le président Volodymyr Zelensky à accepter des compromis dégradants. Compte tenu de cette insécurité généralisée, les Ukrainiens réfugiés à l’étranger sont partagés entre le risque du retour et la précarité de leur exil. La Libre a rencontré quelques-uns d’entre eux afin de recueillir leurs expériences, leurs craintes et leurs espoirs.

La patriote exilée

Anna Yavorska est à Bruxelles depuis 2010. Son métier a toujours été connecté à son pays d’origine, l’Ukraine.

Depuis Bruxelles, des Ukrainiens rêvent de paix : "L'espoir, c’est ce qui me tient debout tous les jours"
©D.R

« Si j’ai de l’espoir ? Bien sûr ! C’est ce qui me tient debout tous les jours« , s’exclame Anna Yavorska. Le statut de candidat à l’Union européenne pour l’Ukraine est une évidence. En y repensant, les larmes lui montent tout de même aux yeux. « C’est vraiment arrivé. » À 37 ans, elle travaille pour l’Association des Ukrainiens en Belgique. Elle a été aussi active dans la défense des droits humains et des prisonniers politiques.

Anna a grandi à Loutsk, à l’ouest de l’Ukraine. Dès le premier jour de la guerre, sa ville a été bombardée. Sa mère, son père et sa sœur se sont réveillés avec le bruit des détonations. Plus de quatre mois plus tard, la guerre est toujours là. Comme des dizaines de milliers d’hommes entre 18 et 60 ans, son père est au front. Elle baisse à nouveau la garde quand elle parle de lui. « J’en perds mes mots… Mon père me dit qu’il est très choqué de ce que les Russes nous ont fait. L’Ukraine est sa maison et il va rester jusqu’au bout. Il sait où se cacher et il a un peu de nourriture. Il accepte la situation, mais c’est très difficile à entendre. » Aujourd’hui, sa mère et sa sœur vivent en Pologne avec des amis à quelques pas de la frontière avec l’Ukraine. « Ils viendront un jour me rendre visite en Belgique », murmure-t-elle.

La volonté de l’Ukraine de rejoindre la famille européenne ne date pas d’hier. Entre novembre 2013 et février 2014, la révolution de la Dignité sur Maïdan, la place de l’indépendance à Kiev, avait marqué un pas conséquent vers la démocratisation et l’européanisation du pays. La population avait alors contraint à la fuite le très autoritaire et très corrompu président Viktor Ianoukovitch. Depuis la Belgique, Anna a participé à la révolution. Elle était également retournée dans plusieurs villes d’Ukraine pour y aider. La nostalgie commence à l’envahir. « C’était une expérience géniale ! Toute la communauté ukrainienne s’était unie. Nous ne faisions qu’un. Même si 2014 représente aussi le premier choc avec l’annexion de la Crimée par la Russie… » La déstabilisation consécutive du Donbass par le Kremlin a plongé le pays dans la guerre il y a déjà huit ans.

Anna a espéré pendant un certain temps une résistance russe aux prémices de la guerre. « Je suis déçue de la population russe. Elle souffre aussi, mais elle fait plus confiance à la télévision de propagande qu’à ses proches. » Pour Anna, la guerre en Ukraine est une piqûre de rappel à l’Europe. « La liberté ne vient pas comme ça, tu dois te battre pour ça. Les Européens doivent défendre leurs valeurs. »

La dramaturge de l’espoir

Originaire de Louhansk, Ioulia Ostrohliad fut contrainte, en 2014, à l’exil vers Ivano-Frankivsk, à l’ouest de l’Ukraine. Accueillie par le théâtre de la ville, elle a dû partir, encore une fois, après le 24 février. Elle est aujourd’hui soutenue par le Théâtre national de Bruxelles.

Depuis Bruxelles, des Ukrainiens rêvent de paix : "L'espoir, c’est ce qui me tient debout tous les jours"
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« Les Ukrainiens n’ont ressenti que deux émotions après le 24 février : la peur et la haine. Désormais, il ne reste que la haine. Mais la palette des sentiments humains est bien plus large que cela. C’est pour cela que l’art est plus important que jamais. » Depuis son exil bruxellois, Ioulia Ostrohliad garde le contact avec de nombreux artistes ukrainiens dont les existences ont été bouleversées par l’invasion russe. D’aucuns ont rejoint l’armée, d’autres se sont portés volontaires pour soutenir l’effort de guerre, à l’arrière. D’autres encore contribuent à travers leur art, en donnant des représentations dans des abris antiaériens. « Au théâtre, devant une tragédie, on peut se permettre de pleurer. Ce que nombre d’Ukrainiens s’interdisent de faire pour tenir le coup… »

Ioulia, une ancienne professeure d’anglais exilée depuis 2014, a franchi la frontière polonaise dès les premiers jours. Elle y a donné une interview à une équipe de la RTBF, qui l’a ensuite mise en contact avec le Théâtre national de Bruxelles. C’est là qu’elle met en œuvre son projet de résistance, avec « Volya » (à la fois liberté et libre arbitre, en ukrainien). Elle publie, sur le site du théâtre national, les histoires de ses camarades restés en Ukraine, aussi inspirantes que glaçantes. Ainsi Serhii Dorofieiev, directeur du théâtre de Louhansk, préparait les affiches d’un nouveau spectacle à Severodonetsk, le 23 février. Lui et son équipe ont évacué la ville dès les premières bombes. Quelques jours plus tard, il a retrouvé, sur les réseaux sociaux, une photo d’un homme mort, couvert par ses affiches. « On ne peut pas imaginer ce qu’il a ressenti à ce moment-là », décrypte Ioulia. Comme lui, elle trouve du réconfort dans la combativité et la créativité des Ukrainiens qui « s’inspirent, s’encouragent et se soutiennent mutuellement », assure Serhii. « Les Russes ne nous vaincront jamais. Jamais. »

Le rêve européen

Mariés depuis 2020, Kateryna et Michael ont quitté leur village près d’Odessa. Ils sont arrivés à la mi-juin à Bruxelles dans l’espoir d’une vie meilleure.

Depuis Bruxelles, des Ukrainiens rêvent de paix : "L'espoir, c’est ce qui me tient debout tous les jours"
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« Ma santé n’est pas très bonne », confie Kateryna, qui s’appuie difficilement sur une béquille et sur le bras de son mari, Michael. Cette étudiante ukrainienne de 22 ans est née avec le syndrome de spina bifida, une absence de fermeture postérieure de la colonne vertébrale, qui la handicape au quotidien. Après plusieurs opérations, un médecin a découvert une autre anomalie dans son corps. « Mon pied gauche ne ressent aucune sensation. »

Kateryna et Michael sont passés par la Roumanie, la Hongrie, l’Autriche et l’Allemagne avant d’arriver à Bruxelles. Ils vivent avec une partie de leurs familles dans le centre d’accueil Ariane. Pris en charge par la Croix-Rouge flamande, les réfugiés sont reconnaissables à leur badge rouge autour du cou, indiquant leurs coordonnées. Le centre se trouve dans un quartier assez calme et verdoyant, aux antipodes de ce que ces personnes ont vécu et vu en Ukraine.

Leurs pères sont restés au pays comme tous les hommes entre 18 et 60 ans, mais il y a des exceptions comme Michael, la personne la plus proche de Kateryna avec un handicap. Les garde-frontières exigent des documents pour confirmer le statut de la personne autorisée à franchir la frontière. Ils reçoivent des nouvelles de leurs pères. « Ils ont peur, mais ils nous disent qu’ils n’abandonneront jamais. »

Le statut de candidat à l’Union européenne de l’Ukraine redonne de l’espoir à Kateryna. « J’étais heureuse. L’UE est un moyen pour arrêter la guerre et rendre surtout nos vies meilleures. Petite, quand il n’y avait pas la guerre en Ukraine, je voyais l’Europe comme un conte de fées qui représente la paix. » Kateryna et Michael sont convaincus que leur pays va adhérer à l’UE, malgré le long processus d’adhésion.

Leur rêve d’enfant : devenir de grands scientifiques. Michael a enseigné les mathématiques et la physique, après son master en physique nucléaire. Kateryna a achevé sa première année de master dans le même domaine. Elle doute, cependant. « Mon futur comme physicienne est incertain. Je suis volontaire dans une association qui aide les animaux touchés par la guerre. J’alimente leurs réseaux sociaux. » Confiants, les deux jeunes n’ont qu’un mot à la bouche « On va gagner, parce que la vérité est de notre côté. Mais nous voulons répéter à l’UE, à l’Otan : fermez le ciel. »

La musicienne messagère

Professeure, fondatrice de l’École de musique Tchaïkovski depuis 2002, Nataliya Chepurenko vit en Belgique depuis 1998. Elle aide les soldats ukrainiens au front.

Depuis Bruxelles, des Ukrainiens rêvent de paix : "L'espoir, c’est ce qui me tient debout tous les jours"
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« On va gagner, on est ensemble. » Voici les mots inscrits sur des petits papiers que Nataliya Chepurenko glisse dans les casques des soldats ukrainiens. « J’ai mis une moitié de mon salaire pour acheter le matériel militaire : les casques, les protections, les gants spéciaux. » Parfois, elle reçoit des retours des soldats. « C’est incroyable quand ils me répondent. Je vois les messages vidéo de ces soldats qui me sourient. Ils me disent qu’on va gagner et ils me remercient. » Outre l’aide matérielle militaire, elle organise aussi des concerts caritatifs.

Lundi 27 juin, un tir de missile russe a visé un centre commercial à Krementchouk dans le centre de l’Ukraine. Au moins 18 morts et 59 blessés. « Je ne vois pas vraiment le futur clairement comme tous les autres Ukrainiens ». Le statut de candidat à l’Union européenne pour l’Ukraine est cette lumière au bout du tunnel. Pour elle, l’Europe et l’Ukraine partagent la paix comme valeur. « Les Ukrainiens ont su tenir à distance les Russes par rapport à l’Europe. »

Son mari, musicien également, est Russe. Lui et Nataliya ont coupé les ponts avec son frère resté en Russie. « Il détruit mon peuple et mon pays. On ne pardonnera et on n’oubliera jamais ce que les Russes font. La population russe est sourde, c’est son choix. » Après la fin de la guerre, elle estime qu’il faudra attendre de futures générations pour reprendre le contact.

Dans le quartier de Georges Henri à Woluwe-Saint-Lambert, l’École Tchaïkovski utilise la méthode russe pour enseigner la musique aux 500 élèves dès deux ans et demi. Elle vise l’excellence technique. C’est un héritage de la Russie impériale. Beaucoup d’élèves participent aux concours internationaux les plus prestigieux de piano, de violon, de flûte… Le 19 juin dernier, le Parlement ukrainien a d’ailleurs voté des lois pour restreindre la publication et la diffusion de livres et de musique russes dans les médias et les lieux publics signés par des citoyens russes après 1991 lors de l’effondrement de l’URSS. Dès la rentrée prochaine en septembre, Nataliya espère changer le nom de son école et abandonner la méthode russe. « Je vais interdire d’utiliser ou de jouer n’importe quelle chanson ou musique russe en examen, en concert et en classe. La Russie nous a imposé sa culture. En Ukraine, nous sommes indépendants. »