Comment Félix Tshisekedi marque son territoire

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Lié par un accord politique à son prédécesseur, le nouveau président congolais Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo a marqué son territoire et les esprits en annonçant d’importantes mesures de grâce au bénéfice d’opposants poursuivis par l’ex-président Joseph Kabila. Des grâces individuelles et collectives, ainsi que la « liberté conditionnelle » au bénéfice de « 700 personnes », ont été annoncées mercredi soir par la présidence de la République démocratique du Congo (RDC) sur la radio-télévision nationale congolaise (RTNC, la chaîne d’Etat).

M. Tshisekedi avait promis la libération de « tous les prisonniers politiques » lors de son investiture le 24 janvier.

Les grâces individuelles doivent permettre la libération dans les prochains jours de deux opposants emblématiques poursuivis sous le régime de l’ex-président Kabila, Firmin Yangambi et Franck Diongo.

En prison depuis près de dix ans, l’avocat et défenseur des droits humains Firmin Yangambi a été condamné pour « tentative d’insurrection ».

Le député de l’opposition Franck Diongo avait été condamné à cinq ans de prison le 29 décembre 2016 pour avoir séquestré trois soldats de la garde présidentielle dix jours plus tôt. L’opposition manifestait alors pour le départ de M. Kabila, arrivé à la fin de son deuxième et dernier mandat.

La libération d’un troisième opposant, Diomi Ndongala, est aussi entre les mains du ministre de la Justice, a précisé le directeur de cabinet Vital Kamerhe Lwa Kanyiginyi Nkingi, venu en personne sur le plateau de la RTNC.

Le chef de l’Etat a aussi accordé une « remise de peine » « à toute personne condamnée par une juridiction civile ou militaire à la suite des manifestations ou des réunions politiques intervenue entre le 1er janvier 2015 et le 31 décembre 2018 ».

Les dates ne sont pas choisies au hasard. L’opposition congolaise a commencé à se soulever en janvier 2015 contre l’ex-président Joseph Kabila, pour l’obliger à organiser des élections à la fin de son deuxième et dernier mandat en décembre 2016.

Après trois reports et plusieurs manifestations réprimées dans le sang, les élections ont finalement eu lieu le 30 décembre 2018.

M. Tshisekedi a été proclamé vainqueur mais a dû passer un accord de « coalition » avec son prédécesseur, qui a conservé la majorité à l’Assemblée nationale.

Investi le 24 janvier, le chef de l’Etat n’a toujours pas nommé de Premier ministre, gérant les affaires de la RDC avec l’ancien gouvernement.

L’autre candidat de l’opposition, Martin Fayulu Madidi, revendique la victoire et dénonce un « putsch électoral » orchestré par M. Kabila avec la complicité du nouveau président.

Dans ce contexte, les mesures de grâce annoncées mercredi soir représentent la décision la plus marquante prise par M. Tshisekedi depuis son arrivée au pouvoir.

Par les hasards du calendrier, cette mesure intervient au moment où il a été invité par le président français Emmanuel Macron à « prendre son autonomie » par rapport au clan Kabila, a rapporté l’entourage du président français. Les deux présidents se sont vus mercredi à Nairobi avec le président kényan.

« La libération de F. Diongo et de F. Yangambi est une très bonne nouvelle pour la démocratie », a réagi le responsable du mouvement citoyen Congolais Debout, Sindika Dokolo.

« Tout le mérite en revient au président Félix Tshisekedi. Les Congolais veulent le changement et l’appuieront à 100% dans ses efforts pour tourner la page de la +Kabilie+, de ses injustices, de sa gabegie… », a poursuivi sur Twitter M. Dokolo.

Dans un autre registre, M. Tshisekedi a également ordonné la suspension du ministre des Affaires foncières pour « insubordination ». « C’est une première action contre l’impunité », a commenté la présidence.

La présidence a également annoncé la suspension du président de l’Autorité de contrôle des postes et des télécommunications (ACPT), également pour « insubordination ».

« Il s’agit d’une mesure très très importante pour que tous les mandataires publics comprennent que c’est la fin de la récréation », a prévenu M. Kamerhe, directeur de cabinet et alter ego de M. Tshisekedi.

Mercredi soir, la présidence a aussi annoncé la nomination d’un « assistant du conseiller spécial du chef de l’Etat en matière de sécurité ».

Il s’agit de Roger Kibelisa. Ce haut responsable de l’Agence nationale de renseignements (ANR) est l’un des 14 Congolais sanctionnés par l’Union européenne pour la répression des manifestations par le régime Kabila entre fin 2016 et 2018.