Ces victimes de « l’effet Tchernobyl » des attentats du 13 novembre à Paris

« Depuis le 13-Novembre, je suis seulement en survie », dit d’une voix éteinte Nelly, la mère de Gilles, un jeune fleuriste de 32 ans, assassiné au Bataclan. « Je ne suis plus dans ce monde », ajoute la femme aux cheveux blancs venue témoigner vendredi à la barre de la cour d’assises spéciale de Paris. « Je n’y arrive pas, je n’y arrive plus », dit-elle, accablée. Nelly est venue avec sa fille Alexandra mais sans son mari. Après la mort de Gilles, il a développé un cancer.

La cour a résonné vendredi d’histoires similaires.

Un autre père de victime, Alfio, qui devait témoigner ce vendredi a renoncé. « Mon père a été gagné par la tristesse », explique Charles, son fils et frère de Pierre, tué au Bataclan.

Mayeul était juriste et a été tué lui aussi dans la salle de spectacles. Il venait de fêter ses 30 ans. Anaïs sa soeur, Noémie sa belle-soeur, Vianney son frère, Chloé sa compagne ont rappelé à la barre quelle « belle personne » Mayeul était mais, au-delà de ces souvenirs poignants, ils ont évoqué les ravages causés par les attentats dans les familles endeuillées.

« Il y a eu un effet Tchernobyl des attentats », avance l’avocat Jean Reinhart venu soutenir la famille de Mayeul à la barre. Certains proches de victimes sont morts de chagrin ou ont développé des cancers.

Quand il a fallu annoncer la mort de Mayeul à leur mère, Odile, « elle s’est littéralement effondrée », raconte Anaïs le souffle court. « Maman était forte et digne. Mais quelque chose s’était brisée en elle. Elle a été rattrapée par un cancer. Elle s’est éteinte en 2018, elle souffrait trop », poursuit Anaïs. « Pour les médecins c’était clair que son cancer était lié à la mort de Mayeul », dit-elle.

Vianney, petit dernier de la fratrie, souligne que « l’absence de Mayeul a brisé des vies, des couples, des amitiés ». Odile « a développé un cancer de l’endomètre, qui est une partie de l’utérus, donc lié à la maternité », précise Vianney.

Le benjamin de la famille éclate en sanglots quand il se souvient des derniers mots de sa mère: « excuse-moi, mais je n’en peux plus de vivre, je dois retrouver Mayeul et papa », mort avant les attentats.

« Douleur à perpétuité »

Il y a aussi les conséquences physiologiques. Chloé raconte à la barre qu’après la mort de son compagnon, elle n’a « plus eu ses règles pendant 24 mois du fait du choc ». Au début, elle pense être enceinte. Elle raconte, voix brisée, avoir fait « plusieurs tests de grossesse ». Un espoir vain.

Avocate, Chloé est incapable de poursuivre son métier. Elle raconte sa « descente aux enfers », « son état de désespoir ». Après avoir été « hôtesse d’accueil », elle se décide « pour ne pas rester chez elle toute la journée en pyjama » à intégrer l’Ecole nationale de la magistrature (ENM).

Devenue magistrate, elle raconte se sentir « souvent en décalage ». « Quand j’imagine Mayeul tout seul qui se vide de son sang, j’ai envie de mourir à mon tour », dit-elle d’une voix à peine audible.

« Le malheur s’est introduit par effraction dans mon existence », raconte sobrement Jean-Pierre, père de Stéphane, autre victime du Bataclan. A la mort de son fils, « notre famille a sombré dans un cauchemar éveillé », dit-il en éclatant brièvement en sanglots. Il parle de « survivre » plutôt que « vivre ».

Caroline, épouse de Christophe et mère de leurs deux jeunes enfants, explique que la peine infligée aux familles endeuillées s’apparente à « une douleur à perpétuité ».

Les témoignages se succèdent et toujours cette douleur inextinguible.

Catherine, la femme de Christopher, autre victime du Bataclan, évoque la souffrance de sa belle-mère qui n’a pas eu la force de venir au procès. « Quand on perd un parent, on devient orphelin. Quand on perd un enfant, j’ai cherché, ça n’existe pas dans la langue française ».