Brexit: Von der Leyen manie la carotte, Barnier le bâton

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a vu dans le discours du Premier ministre Boris Johnson le 3 février dernier « un point de départ encourageant » pour les négociations à venir entre l’Union européenne et le Royaume-Uni sur leurs futures relations. 

Mais la menace d’instauration de tarifs douaniers par l’UE sur les produits britanniques est réelle en l’absence d’accord, a prévenu le négociateur européen Michel Barnier.

« J’ai perçu une ambition de M. Johnson concernant le salaire minimum, pour réduire les émissions de CO2, s’assurer que nos entreprises sont en concurrence loyale », a affirmé la cheffe de l’exécutif européen lors d’un débat devant les eurodéputés à Strasbourg.

M. Johnson avait dit vouloir un accord de libre-échange avec l’Union européenne tout en réservant pour les Britanniques le droit de diverger des règles européennes en matière de concurrence, d’aides d’État, de protection sociale ou de l’environnement.

« Le Royaume-Uni veut être un champion mondial du libre-échange ? C’est agréable à entendre, car nous avons besoins de partenaires pour rendre le système plus juste et plus fort afin d’affronter les défis », a affirmé l’Allemande.

Elle a défendu des accords de libre-échange « ouverts et équitable », qui « remplacent l’incertitude par des règles, créent de nouveaux marchés pour les PME et doivent être bénéfiques aux peuples. »

Mais « nos normes doivent être respectées », a-t-elle toutefois répété, se disant « un peu étonnée » que M. Johnson ait évoqué un modèle australien d’accord de libre-échange. « Nous n’avons pas d’accord avec l’Australie », a-t-elle dit, en rappelant que les négociations étaient en cours.

Quant à l’accord UE-Canada (CETA), auquel se réfère aussi M. Johnson, il prévoit certes des droits mais aussi des obligations, a-t-elle souligné. Il supprime des droits tarifaires sur nombre de biens mais pas sur tous. Même chose pour les quotas, qui restent en vigueur pour le boeuf ou le maïs.

« Nous voulons plus d’ambition », a répété Mme Von der Leyen. La Commission a proposé un accord « unique » avec Londres. Cet accord envisage zéro tarif, zéro quota, en échange d’un « zéro dumping » du Royaume-Uni vis-à-vis de l’UE. Cette dernière craint que Londres ne profite de sa sortie pour déréguler plusieurs marchés.

Le Parlement européen doit adopter cette semaine une résolution sur le mandat de négociation qui sera confié au négociateur européen Michel Barnier. Ce sont toutefois les États membres (Conseil) qui doivent valider ce mandat, lors d’une réunion ministérielle le 25 février.

Le co-président du groupe des Verts/ALE, Philippe Lamberts, a appelé à plus d’ambition encore. Face à la contradiction d’un Royaume-Uni qui souhaite un accès maximal au marché européen mais refuse un alignement réglementaire sur l’UE, « il faut être créatifs », a jugé l’Ecolo.

Et puisque, dans quelques domaines environnementaux ou de régulation bancaire, le Royaume-Uni est plus protecteur que l’UE, les deux parties doivent selon lui « s’engager à appliquer celle des deux normes qui est la plus ambitieuse, la plus protectrice de la santé, de la vie privée, des conditions de travail et de rémunération, de l’environnement ». Bref, une « émulation vers le haut ».

Geert Bourgeois (N-VA, ECR) s’est quant à lui plus spécifiquement inquiété pour la Mer du Nord, non seulement pour la pêche mais aussi pour son développement énergétique.

« Est-ce que la Commission a vraiment l’intention de mettre fin à la coopération avec le Royaume-Uni dans le cadre de la ‘North Seas Energy Cooperation' », a-t-il demandé à propos de ce programme de développement du réseau énergétique offshore.

« Je ne pense pas que la Commission ait à elle seule le pouvoir de le faire. Ce serait aussi une grave erreur, alors que nous avons besoin d’une coopération renforcée dans l’économie bleue: le 21e siècle sera celui des océans », a lancé l’ancien ministre-président flamand.

Michel Barnier n’a pas pu le rassurer complètement. « Le Brexit a des conséquences mécaniques: le Royaume-Uni n’est plus membre de l’UE, donc le cadre de coopération doit être revu. Nous souhaitons une coopération dans cette région sur les questions énergétique, c’est prévu dans notre projet de mandat, nous rechercherons donc un nouveau moyen de coopérer ».

Le Français a adopté un ton plus ferme qu’à l’habitude vis-à-vis de Londres. Déplorant une nouvelle fois la brièveté du délai (jusqu’au 31 décembre) laissé par Boris Johnson pour négocier un accord commercial, il a prévenu qu’en l’absence d’accord dans les temps, ce sera le « retour en arrière » aux règles de l’OMC.

« Au-delà des contrôles que nous ferons de toutes façons sur les produits en provenance du Roayume-Uni, comme nous les faisons à l’égard des pays tiers, il y aura des quotas et des tarifs sur tous les produits britanniques. Voilà la conséquence, si nous ne parvenons pas à un accord dans cette contrainte de temps imposée par le Premier ministre britannique », a-t-il menacé.

M. Barnier répondait ainsi à l’annonce lundi par le gouvernement britannique qu’il prévoyait « d’introduire des contrôles sur les importations de biens européens à la frontière à l’issue de la période de transition le 31 décembre 2020 ».

Sur les services financiers, volet extrêmement important pour l’économie britannique, « il n’y aura pas d’équivalence générale ni permanente, ni de co-gestion avec le Royaume-Uni, nous garderons la maîtrise de ces outils et notre autonomie de décision », a ajouté M. Barnier.

Répondant à Kris Peeters (CD&V, PPE) qui l’avait interrogé sur la pêche, il a assuré que l’accès réciproque des eaux territoriales et aux marchés sera « indissociable de l’accord de commerce. »

Au final, la question actuellement sans réponse est de savoir « de quelle distance le Royaume-Uni veut-il s’éloigner de notre modèle économique, social et réglementaire que nous avons construit ensemble depuis 47 ans ? »

« C’est le Royaume-Uni qui fixera le niveau d’ambition de notre future relation ou de notre future concurrence », a dit Michel Barnier, mettant ainsi la pression sur le gouvernement de Boris Johnson.