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Attaque en Iran : Risque d’une déflagration régionale.

Les pays voisins de l’Iran redoutent que les frappes menées par les Etats-Unis et Israël ce samedi contre Téhéran n’entraînent une crise régionale, avec des conséquences potentielles sur le détroit d’Ormuz et un afflux massif de réfugiés. Le Bahreïn a annoncé samedi qu’une base américaine du pays avait été frappée dans « une attaque de missile » après les frappes contre l’Iran.


Des pays du Golfe à la Turquie, en passant par le Pakistan, les voisins de l’Iran craignent que les frappes lancées ce samedi par les États-Unis et Israël contre Téhéran n’entrouvrent la boîte de Pandore. En cas de frappe américaine, « l’Iran répliquera et la crise s’étendra dans toute la région, avec blocage du détroit d’Ormuz et actions des proxys, même affaiblis. Le chaos en Iran affecterait la Turquie et l’Union européenne avec un possible afflux massif de réfugiés », a résumé pour l’AFP une source diplomatique d’un pays frontalier de l’Iran, avant le déclenchement de l’attaque israélo-américaine.

Les alliés de Washington dans le Golfe redoutent principalement une riposte iranienne visant leur sol. Bien qu’ils soient supposés bénéficier de la protection des États-Unis, ils accueillent des installations militaires américaines qui les placent en première ligne. Le Bahreïn a annoncé samedi qu’une base américaine dans le pays avait été touchée lors d’« une attaque de missile » après les frappes contre l’Iran.

En juin 2025, l’Iran avait attaqué la base d’Al-Udeid au Qatar, la plus grande de la région, en réponse à des frappements américains sur ses installations nucléaires, durant la guerre déclenchée par une offensive israélienne. Déjà en janvier, le Qatar, l’Arabie saoudite et Oman avaient prié l’administration Trump de suspendre des frappes.

Les pays du Golfe « se savent vulnérables parce que les Iraniens ont assez de missiles basiques à portée intermédiaire leur permettant de toucher les points vitaux, les usines de désalinisation d’eau de mer, les hubs d’hydrocarbures, les centrales électriques », dans le pire des scénarios, rappelle Pierre Razoux, directeur des études de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES). Ébranler l’Iran risquerait également de réveiller d’autres conflits qu’il pourrait être tenté de réactiver, par l’intermédiaire des groupes armés qu’il soutient dans la région, dont les Houthis au Yémen et le Hezbollah au Liban.

Si le pouvoir en place est éliminé par une action militaire, sans transition vers une forme politique stable, l’Iran pourrait devenir dans le pire des cas une zone de chaos, déchirée par des minorités et refuge pour des groupes violents.

« Si changement de régime il doit y avoir, il doit venir de l’intérieur du pays », met en garde un haut responsable d’un service de renseignement européen. « Si les Américains ou les Israéliens veulent forcer un changement de régime, ils risquent de provoquer un effet inverse », comme en Libye, souligne-t-il en référence au chaos meurtrier qui a suivi le renversement de Mouammar Kadhafi en 2011, lors d’un soulèvement soutenu par l’Otan.

Un éclatement du pays, similaire à celui observé en Libye, est cependant jugé peu probable, tempère Pierre Razoux : « l’Iran est un pays homogène, même s’il existe des minorités, mais malgré tout, le sentiment national iranien est fort ». L’affaiblissement du pays pourrait également être exploité par des groupes hostiles à ses voisins, comme la Turquie ou le Pakistan.

« Lors des précédents mouvements de contestation, la Turquie craignait qu’en cas de chute du régime, les groupes kurdes en profitent pour créer des problèmes en Turquie », rappelait en janvier Gonul Tol du Middle East Institute. « Les groupes liés (aux combattants du mouvement kurde) PKK deviendraient plus actifs », estime-t-elle.

Les enjeux sont similaires pour Islamabad, déjà en conflit avec l’Afghanistan. Des frappes américaines « auraient des conséquences déstabilisatrices pour toute la région, et le Pakistan risque d’être particulièrement affecté », jugeait en janvier l’analyste et ancienne diplomate Maleeha Lodhi. « Tout espace non gouverné près des frontières renforcerait les activistes de la province instable du Balouchistan et constituerait une grave menace pour sa sécurité ».

Certains voisins craignent également d’importants déplacements de population ou un afflux de réfugiés, à l’instar de ce que la Turquie a connu durant la guerre civile en Syrie. « Le choc serait sans doute beaucoup plus fort, compte tenu de la taille du pays, de sa population, de l’hétérogénéité » de l’Iran, qui compte près de 90 millions d’habitants issus de multiples communautés, observait en janvier Sinan Ülgen, chercheur associé au centre Carnegie Europe. La Turquie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie s’inquiètent particulièrement « parce qu’ils seraient des pays de destination », indique l’analyste russe Nikita Smagin, basé à Bakou.

Les États pétroliers de la région « sont préoccupés par des frappes contre les infrastructures énergétiques et par un éventuel blocage des flux » dans le goulet d’étranglement du détroit d’Ormuz, relevait mi-janvier Cinzia Bianco, chercheuse sur le Golfe pour le centre de recherche européen European Council on Foreign Relations (ECFR).

Ces pays du Golfe sont engagés dans des agendas politiques coûteux : changement de modèle économique, grands travaux, transitions énergétiques. « Tout serait plus compliqué avec une crise pétrolière. Gérer les conséquences sécuritaires d’un changement de régime en Iran ajouterait une couche de complexité », explique Cinzia Bianco. De plus, ajoute Pierre Razoux, un tel scénario pourrait inciter la Chine, grande acheteuse de pétrole du Golfe, à réduire ses liens avec la région, alors que les monarchies du Golfe cherchent à diminuer leur dépendance commerciale aux États-Unis.