Wallonie: la liste de mes envies

En lisant avec attention la déclaration de politique wallonne présentée début septembre, on a l’impression de lire La liste de mes envies* mais comme dans le roman éponyme on a l’impression que les auteurs souhaitent ne rien changer à leur vie quotidienne pour ne pas mettre en péril un délicat équilibre difficile à avouer.

– Chronique signée Jean Hindriks et Joël Van Cauter, de l’Itinera Institute

Il faut admettre que cette déclaration gouvernementale peut faire tourner la tête. Comme Jocelyne la modeste mercière habitant à Arras qui gagne à l’Euro-millions, on est aveuglé par la liste des zéros qui s’affiche sous nos yeux. Zéro métier en pénurie, zéro sexisme, zéro chômeur de longue durée, zéro plastique, zéro carbone, zéro fossile et zéro nucléaire, zéro accident de la route, zéro étalement urbain, zéro papier, zéro déchet…. Côté emploi aussi on ne manque pas d’audace. L’ambition est d’augmenter le taux d’emploi cinq fois plus fort que sur la dernière législature.

Un autre élément remarquable dans cette déclaration est une volonté de rupture et de basculement. En réponse à l’urgence climatique on invoque la nécessité d’une transition vers un nouveau modèle de société. Cela se traduit par un fil conducteur commun dans la déclaration qui est la triple transition écologique, économique et sociale. L’idée centrale est que l’urgence climatique va bouleverser les opinions publiques et les modes de consommation et de production.

Un dernier élément remarquable est la concertation avec les experts et les parties prenantes. Sur nombre de thèmes, on retrouve l’empreinte du terrain qui apporte un souffle nouveau et des suggestions parfois intéressantes et pertinentes comme le ‘handistreaming’ en matière d’handicap et l’offre de répit pour les aidants-proches, l’open data des administrations, les eco-zonings, les titres-services pour l’accueil des enfants, la garantie jeune, le dossier unique du chômeur, le ‘fast-track’ pour l’investissement,

Ça c’est pour le positif. Mais pour le reste on s’interroge, comme Jocelyne qui se demande que faire avec le chèque de son gain à l’Euro millions. Elle se contente de rédiger la liste de ses envies et de cacher son chèque sans rien changer à sa vie de peur de bouleverser son quotidien.

Pourtant la Wallonie a besoin de changements en profondeur. Le mécontentement du citoyen et le recul des partis traditionnels ne reposent pas uniquement sur l’urgence climatique. Les citoyens wallons sont inquiets de leur avenir professionnel et de celui de leurs enfants. Selon Eurostat, le PIB par habitant wallon en 2017 représente seulement 85% de la moyenne européenne (contre 91% en 2000) ; c’est plus faible que la République tchèque. Le Hainaut a un PIB par habitant de 75% de la moyenne européenne ; c’est plus faible que la Slovaquie ou le Portugal. Selon l’IWEPS, 22,5 % des jeunes wallons (15-24 ans) se présentant sur le marché du travail n’ont pas d’emploi en 2018. Les citoyens wallons sont mécontents du fonctionnement des institutions et organisations publiques, exaspérés des petits jeux politiques déconnectés de leurs réalités quotidiennes. Plus de deux personnes sur trois ne font plus confiance aux politiciens wallons et plus de deux personnes sur trois considèrent que la plupart des décisions politiques ne servent pas le bien-être de tous et de toutes (Baromètre social de la Wallonie 2019).

La déclaration offre un catalogue de mesures éparses sur une trentaine de thématiques différentes. En première lecture on a l’impression que l’urgence climatique est la priorité centrale autour de laquelle gravite l’ensemble des mesures socio-économiques. Cependant, une lecture plus attentive révèle un manque flagrant de sélection et de priorisation dans l’ensemble. On pourrait rétorquer que les trois axes prioritaires sont la transition écologique, économique et sociale, mais c’est trop vague pour convaincre le citoyen. Comme nous le mentionnons dans notre rapport sur la gestion publique, il est essentiel de définir un nombre restreint mais clair d’axes stratégiques. Les axes stratégiques sont les points cardinaux de l’action publique collective et garantissent que tout le monde tire dans la même direction.

L’espoir de cette déclaration est que la transition écologique va provoquer la transition économique et la transition sociale au travers d’une alliance emploi-environnement-énergie. Ce redéploiement économique générateur d’emploi se concrétise dans la déclaration par l’économie circulaire, l’économie sociale et les circuits courts. La conviction se fonde sur le postulat du « double dividende » selon lequel des politiques environnementales génèrent plus d’emploi qu’elles n’en détruisent. Cependant la prudence s’impose car l’histoire récente nous a montré que les politiques environnementales qui augmentent le prix de l’énergie peuvent déclencher de graves contestations sociales. Espérons que l’histoire ne se termine pas comme pour Jocelyne avec la trahison du mari qui s’enfuit avec le chèque en laissant Jocelyne anéantie. Pour le mari Jocelyn la fin est aussi tragique puisqu’il se laisse mourir seul de chagrin dans sa maison.

*La liste de mes envies, deuxième roman de Grégoire Delacourt, aux éditions JC LATTES (2012): l’histoire de Jocelyne, 47 ans, mercière d’Arras qui gagne le jackpot au loto. Elle dresse alors la liste de tout ce qu’elle pourrait s’offrir, achats utiles ou folies inconsidérées, tout en se méfiant de cet argent tombé du ciel.