Se focaliser uniquement sur les données peut nuire à votre portefeuille

Comment gagner une longueur d’avance sur le reste du marché ? Cette question intemporelle tourmente les investisseurs depuis toujours. Beaucoup d’entre eux sont à l’affût des données, pensant qu’un accès rapide leur révèlera des relations statistiques insoupçonnées. Les gestionnaires de fonds « quantitatifs », en particulier les acteurs français, gèrent d’importantes sommes d’argent de cette façon. Toutefois, cette tendance est généralisée et l’exaltation des données est un phénomène mondial.

Pourtant, cette approche possède une lacune majeure, les données sont devenues trop facilement accessibles. Les smartphones exploitent des quantités presque infinies de données. Les professionnels étudient des statistiques parallèles. En mai, les Belges ont pu participer à un « Défi algorithmique virtuel de finance quantitative » qui nécessitait simplement un PC, une connexion internet et des écouteurs. N’importe qui pouvait y participer. Cependant, ce qui est accessible à tout un chacun ne procure aucun avantage. Aujourd’hui, investir requiert de surveiller les « accros » aux données eux-mêmes (et pas seulement les chiffres) pour trouver les vérités qu’ils ne veulent pas voir. Voici pourquoi.

Il y a plusieurs dizaines d’années, l’information était rare, et par conséquent précieuse. Les journaux du matin informaient sur ce qui s’était passé la veille. Les magazines sortaient toutes les semaines ou tous les mois, voire encore moins fréquemment. Pour une analyse plus approfondie, il fallait souvent éplucher des archives de bibliothèques.

L’exploitation des données était, elle aussi, fastidieuse : pas d’algorithmes, de tableurs ou de listes de données pour tester rapidement ses hypothèses. Mon père, Philip Fisher, possédait des outils de lecture de données extrêmement puissants, tels qu’un crayon et un comptomètre à manivelle. Cela suffisait alors pour devenir une légende de l’investissement et l’une des principales influences de Warren Buffett. J’ai commencé avec à peine plus de moyens. Tester de nouvelles théories nécessitait des efforts considérables.

Lorsque nous avons imaginé le ratio cours/chiffre d’affaires il y a plus de quarante ans, il a fait des merveilles. Il comparait la capitalisation boursière des entreprises à leurs revenus, permettant de repérer les entreprises temporairement en difficulté, ne réalisant aucun profit et dont les actions étaient survendues. Les données étaient extraites des médias, des publications trimestrielles des entreprises et des « guides de valeurs » mensuels des sociétés de courtage afin de calculer le ratio cours/chiffres d’affaires, un processus hautement chronophage. Nous avons fini par acheter les données de toutes les entreprises cotées à la Bourse de New York, parce qu’elles en valaient la peine.

Ce ratio fonctionnait car les données étaient peu nombreuses. Rares étaient ceux qui y avaient pensé ou qui disposaient d’assez de temps, de persévérance ou de ressources pour le déployer à grande échelle. Toutefois, son usage est devenu plus répandu après la publication de mon ouvrage Super Stocks en 1984. Son principe a été enseigné dans les écoles. Une demande plus importante en a accru la disponibilité. Les cours des actions l’ont intégré. Mais, il ne fonctionne plus aujourd’hui.

En facilitant l’accès à un grand nombre de données, internet a accéléré ce processus. Les informations accessibles à tout un chacun (qu’il s’agisse du ratio cours/bénéfices ou des désormais très convoitées données à haute fréquence, qui comptent les cas de COVID-19 et les réservations des restaurants) peuvent être obtenues en temps réel. Et si un outil peut être utilisé par n’importe qui, son pouvoir d’investissement est dérisoire.

Plutôt que d’accepter cette situation, les experts, les sociétés de gestion quantitative et d’autres doublent la mise en recherchant toujours plus d’information et des relations statistiques moins évidentes. Cette année en Belgique, de nouveaux fonds quantitatifs « tout temps » et « à faible émission de carbone », ainsi que des plateformes algorithmiques de négociation de cryptomonnaies ont vu le jour. Tous ces efforts déployés par les utilisateurs de données assidus rendent quasiment impossible la découverte de nouvelles relations. Les données ne procurent donc plus aucun avantage pérenne. En se précipitant pour en bénéficier au plus vite, les grands investisseurs sont pris à leur propre piège. L’abondance de données n’a pas aidé les gestionnaires quantitatifs à tirer leur épingle du jeu en 2020.

Ne tombez pas dans les mêmes travers ! Concentrez plutôt votre attention sur les informations dédaignées par les accros aux données, celles considérées comme erronées ou simplistes. L’humain a naturellement tendance à chercher des informations qui confirment des convictions pré-existantes et à écarter toute preuve du contraire. En psychologie, on appelle cela le « biais de confirmation ». C’était très utile pour nos ancêtres à l’ère pré-industrielle, qui avaient besoin d’acquérir la confiance nécessaire pour effectuer des taches relatives à leur survie au taux d’échec élevé. Sur les marchés, ce biais est un obstacle. Cependant, vous pouvez tirer parti du comportement des autres.

En ce moment, le biais de confirmation contrarie les accros aux données. Depuis le début du marché haussier en mars, la plupart des gens attendent une montée en flèche des valeurs décotées de petite capitalisation, comme par le passé. Les petites entreprises de moindre qualité sont habituellement les plus pénalisées pendant un marché baissier, mais rebondissent à l’amorce d’un marché haussier. Cette tendance a pu être observée depuis que l’on possède des données fiables. Les petites valeurs décotées ont gagné 75,8 % entre le creux de mars 2009 et la fin de cette année, loin devant les actions mondiales (+52,3 %). Les petites capitalisations belges n’ont pas été en reste. Mais, cette fois, c’est différent. Entre le point le plus bas du 23 mars et le 14 juillet, les petites capitalisations décotées ont connu une progression de 31,5 %, en retrait des actions mondiales (34,6 %). Les grandes valeurs de croissance ont quant à elles rebondies de 41,2 %. Les petites et moyennes capitalisations belges accusent un retard d’environ 20 % par rapport à ces actions. Ils étaient trop nombreux à s’attendre à ce que les petites capitalisations décotées mènent la danse. Quand beaucoup sont convaincus de quelque chose et que tout le monde peut le faire, c’est déjà intégré dans les cours. C’est un principe de base.

Par ailleurs, les accros aux données ne voient pas les contradictions du scénario actuel, aveuglés par leur exaltation. La contraction extrêmement rapide qui a suivi les mesures de confinement imposées par les différents gouvernements n’a pas laissé le temps aux petites valeurs décotées de baisser graduellement jusqu’à leur point de capitulation à partir duquel elles auraient pu amorcer un vif rebond. Elles ont cependant plongé de -43,2 % en l’espace d’un mois environ.

Cette contraction exceptionnelle pose également des problèmes spécifiques aux petites valeurs décotées. Oui, les compagnies aériennes sont des petites capitalisations. La capitalisation boursière de l’ensemble du secteur s’élève à 29,6 milliards d’euros, soit une part inférieure à celle d’AB InBev à elle seule et de 260 autres entreprises individuelles. Les accros aux données ignorent les forts vents contraires auxquels les compagnies aériennes sont exposées car « les données » montrent que les petites capitalisations mènent habituellement la danse en début de cycle haussier.

Autre exemple : la plupart des investisseurs en valeurs de croissance se concentrent sur les bénéfices nets. Cependant, les marges brutes d’exploitation sont bien plus utiles pour évaluer le potentiel de croissance d’une entreprise et les capitaux à réinvestir dans celle-ci, la seule façon de financer une croissance significative en interne. Et pourtant, ils sont peu nombreux à s’en rendre compte. Le biais d’habitude à l’égard des marges bénéficiaires nettes éclipse la simple vérité.

Mais souvenez-vous, si les données sont froides et dépourvues de sentiments, ceux qui les interprètent sont des êtres humains qui possèdent des biais et des émotions. Pour investir avec succès à l’heure actuelle, nul besoin d’être en possession des données les plus abondantes ou des meilleures, il suffit d’identifier les biais qui aveuglent les autres investisseurs.