Pourquoi les milieux de la tech s’apparentent encore trop souvent à des « boys clubs »

Dans l’imaginaire collectif, les geeks sont perçus comme des amoureux du code, des ténors de la programmation et, plus largement, comme les maîtres de cette informatique toute puissante. Autrement dit, le geek est roi de ce nouveau monde. Roi… et pas reine. Plusieurs raisons pour expliquer la faible présence des femmes dans notre secteur.

– Chronique signée Guillaume Hachez, startupeur bruxellois.

L’informatique étant apparue relativement récemment dans notre histoire, il nous suffit de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur pour nous souvenir que ce fut autrefois tout le contraire. Dans les années soixante, manipuler un ordinateur rappelait principalement la machine à écrire, outil féminisé car assimilé à la machine à coudre. Cela demandait minutie, patience et précision – des qualités que l’on associait aux femmes. Contrairement à aujourd’hui, aucun prestige n’était alors associé à ces professions. Pour toutes ces raisons, les métiers de l’informatique étaient perçus comme féminins.

Les figures du « geek » et du « hacker »

Vers la fin des années 70, avec l’arrivée des micro-ordinateurs à destination des particuliers, les fabricants d’ordinateurs durent se trouver un public cible. Soudainement, l’ordinateur n’était plus perçu comme un instrument barbant et propre aux grandes administrations mais comme un outil de pouvoir. Le pouvoir étant le propre des hommes, il allait de soi que c’était eux qu’il fallait cibler au moyen de campagnes publicitaires. Aujourd’hui encore, l’informatique reste arbitrairement associée à une forme de masculinité.

Il est essentiel de voir que cette notion de masculinité est à la base même du concept de « geek ». Le geek (et les informaticiens au sens large) est le plus souvent perçu comme un homme peu émotif et inapte socialement. De même, la figure du « hacker » est adulée pour son insoumission, son irrévérence et sa toute-puissance – des qualités assimilées à la virilité. Nos cultures et nos héritages religieux sont formels : une femme se doit d’être charmante, belle, soumise et respectueuse. Selon cette logique, une femme ne peut donc pas être geek.

J’ajoute à cela, sur la base de ma propre expérience, que les milieux tournant autour de la technologie – qu’ils soient universitaires, entrepreneuriaux ou simplement vidéoludiques – s’apparentent encore trop souvent à des formes de « boys club » où la féminité n’est pas la bienvenue. Une barrière sexiste monumentale sépare donc les femmes des métiers de l’informatique, en ce compris les nouvelles formes d’entrepreneuriat telles que les start-up qu’elle permet.

Cette problématique étant fondamentalement culturelle, il est clair, pour moi, que c’est vers les acteurs de l’enseignement qu’il nous faut nous tourner. Les experts et politiciens que j’ai pu interroger à ce sujet (Isabelle Collet et Alexander De Croo, pour ne citer que les plus connus) défendent l’idée d’introduire un cours de programmation au sein de l’enseignement obligatoire. L’idée n’est évidemment pas ici de former en masse de futurs ingénieurs en informatique mais bien de développer chez les élèves des capacités d’abstraction et de pensée computationnelle, au même titre, par exemple, qu’un cours de latin.

Un enseignement trop conservateur

De manière plus générale, l’école est aussi là pour jouer un rôle dans l’émancipation de nos enfants – en ce compris la déconstruction des fameux rôles genrés qui posent ici problème. L’école demeure malheureusement, de manière générale, fondamentalement conservatrice et inerte, ce qui s’explique par un souhait collectif de protéger nos enfants et de leur proposer un enseignement dont nous sommes sûrs.

Ajoutons à cela une particularité du système belge, où l’enseignement est libre. La diversité des modèles d’enseignement, des différents réseaux et des communautés linguistiques résulte de facto en un modèle de quasi-marché pour nos écoles. Le soutien financier de chaque école étant proportionnel aux nombres d’élèves inscrits, celles-ci se voient obligées de se positionner sur ce « marché » dans le but de séduire un grand nombre de parents… Or, comme dit plus haut, les parents sont nombreux à rechercher ce conservatisme qui ralentit fortement toute tentative d’expérimentation et de réforme. On laissera à chacun la liberté d’être optimiste ou pessimiste quant à l’avenir de l’enseignement chez nous.

La bonne nouvelle, c’est qu’on peut également travailler sur ces problèmes en dehors de l’école. L’informatique est un formidable moteur d’ascension sociale que chacun peut prendre en main si il ou elle le désire. À titre d’exemple, la Région bruxelloise avait pris l’initiative, en septembre 2018, de lancer une grande campagne publicitaire ciblant explicitement les femmes pour lancer la « Women Code Week » (une semaine dédiée à la promotion des métiers informatiques et de l’entrepreneuriat numérique chez les femmes). Incroyable mais vrai, le coup d’envoi avait lieu à la gare Centrale et comptait une écrasante majorité de femmes, preuve qu’il est possible de toucher un public féminin. On regrettera néanmoins que le travail de la Région se limite à de telles campagnes de communication, sans doute en partie pour l’image progressiste que cela renvoie.