« Onbekend maakt onbemind ! On a peur de ce qu’on ne connaît pas »

Une chronique signée Bernard Piette – Directeur Général de Logistics in Wallonia

« Mal connu et donc mal apprécié », « l’ignorance engendre l’intolérance », « on a peur de ce qu’on ne connaît pas »… Ces différentes traductions de cette phrase s’appliquent particulièrement à un élément particulier de la crise que nous vivons actuellement. Chaque citoyen ne s’en rend pas forcément compte au quotidien mais en « bénéficie » (pour autant que le terme soit approprié) : le transport et la logistique sont des activités essentielles non seulement à nos activités économiques mais également à notre vie de tous les jours.

Dès la prise des premières mesures le 12 mars dernier, le Gouvernement a soigneusement évité de demander la fermeture pure et simple des entreprises de transport et de logistique. La suite des événements a démontré le bien-fondé de cette position. Les supermarchés ont été pris d’assaut, les rayons vidés en un temps record exigeant un réapprovisionnement rapide. Les services d’enlèvement de marchandises des chaînes de distribution ont rapidement été saturés (et même provisoirement arrêtés pour certains d’entre eux). Les camions ont donc tourné à plein régime dans un contexte sanitaire incertain exposant également les chauffeurs à des situations parfois compliquées et inconfortables.

La situation dans nos hôpitaux est également tendue même si elle semble progressivement s’améliorer; ici aussi, l’approvisionnement en matériel, consommables, réactifs et médicaments de tous genres est une des clés du bon fonctionnement de notre système de santé.

Enfin, n’en déplaise aux détracteurs, l’aéroport de Liège et ses entreprises ont fait la démonstration éclatante du rôle importantissime que le fret aérien joue en situation de crise notamment grâce à l’acheminement de millions de masques médicaux venant de Chine. La situation a par ailleurs démontré l’importance des liens établis entre la Chine et la Wallonie. La lettre envoyée le 17 mars dernier par le Gouverneur de la Province du Hubei (où se situe Wuhan) au Ministre Wallon de l’Economie Willy Borsus est à ce sujet importante : « Au moment clé où la province du Hubei lutte contre l’épidémie de Covid-19, nous avons reçu le soutien et l’aide désintéressés de la Wallonie. Le peuple du Hubei n’oubliera jamais cette amitié à la période la plus difficile », écrivait-il.

Quelles conséquences ?

Les conséquences sur l’activité de transport et de logistique sont à envisager selon différentes échéances. À court terme, nombre d’entreprises voient une diminution forte de leur activité variant selon les secteurs de 20 à 50%. Certains segments sont durement impactés tels que la logistique événementielle (et pour cause) ou la logistique industrielle. D’autres secteurs connaissent des situations contrastées ; pour les biens de consommation non-alimentaires (l’habillement par exemple), la situation risque d’être compliquée. La production venant essentiellement d’Asie commence à reprendre vu la levée progressive des mesures de confinement. Mais les ventes étant à l’arrêt en Europe, l’augmentation des stocks risque de créer un goulot d’étranglement que ce soit dans les ports ou les entrepôts. Certaines chaînes dans le textile envisagent même de ne pas mettre en rayons l’intégralité de la collection d’été 2020 et de la conserver pour 2021.

L’e-commerce en profite pour faire de nouveaux adeptes ; si la vente en ligne de vêtements subit un net recul, il en est autrement de la vente de produits électroniques et de divertissements ; sans compter que cette situation pourrait consacrer le réel lancement de l’e-commerce alimentaire.

Autre conséquence sur le court terme sont les impacts économiques directs. Les entreprises de transport et de logistique dégagent le plus souvent des marges relativement faibles ; l’enjeu sera donc de parvenir à empêcher ces entreprises de faire la culbute.

Concernant le fret aérien, le clouage au sol des flottes entraîne une sous-capacité énorme puisqu’une partie significative du fret aérien emprunte les avions passagers. Seuls les avions cargos restent en opération mais avec une augmentation spectaculaire des prix due à la raréfaction de l’espace disponible. Rappelons ici que le fret aérien transporte par an environ 35% de la valeur du commerce international.

Quelles perspectives ?

Indubitablement, la crise aura un impact sur les activités de transport et de logistique que ce soit régionalement mais également internationalement. Chaque crise est source d’avancées ; les professionnels du secteur voient par exemple des percées en matière de digitalisation et notamment pour les documents de transport. Cela permet notamment d’éviter de manipuler des documents papiers et donc de réduire les possibilités de contacts. Des projets pilotes étaient déjà en cours sur notamment l’eCMR (la lettre de voiture électronique), mais la situation actuelle devrait donner un coup d’accélérateur bienvenu.

Mais, pour certains acteurs du secteur, le coronavirus pourrait aussi sonner le glas d’une certaine forme de mondialisation. Il met en tous cas cruellement en lumière la fragilité et le manque de résilience de notre système économique et logistique basé sur des échanges internationaux entre les grands blocs que constituent l’Asie, les Amériques et l’Europe. À titre d’exemple, les chaînes de montage de certains constructeurs automobiles dans les pays de l’Est de l’Europe tournaient à plein rendement à cause de la fermeture des usines en Chine. On pourrait donc assister à une déconsolidation des systèmes actuels et à la recomposition de systèmes logistiques basés autour des trois blocs déjà cités. Certaines entreprises seront tentées par le « nearshoring » ou le « reshoring » à savoir le rapatriement dans des zones plus proches de certaines activités. Cela permettra d’assurer une sécurité d’approvisionnement et garantit une constance dans la qualité des produits fabriqués tout en diminuant les coûts du transport.

Mieux encore, nos régions et nos entreprises vont peut-être même retrouver l’intérêt et l’importance de la production de certains produits (ou de certaines commodités) considérés comme de moindre valeur et dont la production était systématiquement délocalisée. L’exemple de la future production de masques chirurgicaux en Wallonie en est un magnifique exemple.

Ces évolutions sont toutes à voir comme des opportunités et des occasions de revaloriser l’image du transport et de la logistique et d’en rappeler toute l’importance et la contribution essentielle à notre économie au lieu de le voir, comme trop souvent, comme une source de nuisances.

Et nous pourrions citer également les efforts que les acteurs logistiques mènent dès à présent pour réduire leur empreinte environnementale mais cela, c’est une autre histoire…