Les marchés enregistrent des pics alors que l’économie est dans l’impasse. Comment est-ce possible ?

Des dizaines de millions d’Américains perdent leur emploi. Pourtant, les marchés boursiers ont connu leur meilleur mois d’avril depuis 1987. D’où provient ce décalage entre l’économie et les marchés ?

Une chronique signée Sean Markowicz, stratégiste chez Schroders.

Au cours des huit semaines écoulées, 36 millions d’Américains ont demandé des allocations de chômage. Le PIB américain s’est contracté de 4,8 % au premier trimestre. Les marchés boursiers américains ont en revanche enregistré une hausse de 13,2 % en avril. Comment expliquer ces deux mouvements en sens inverse ?

La relation entre le rendement des actions et la croissance économique est une relation faible. Les investisseurs ne doivent pas penser que les deux évoluent à l’unisson. Il y a plusieurs raisons à cela.

Les marchés sont tournés vers le futur

La principale explication est que les marchés sont tournés vers le futur alors que les données économiques se rapportent toujours au passé. La valeur du marché traduit en fait l’estimation des gains futurs. Elle reflète donc les conditions économiques actuelles, mais aussi futures. Quant aux données économiques, elles donnent uniquement un éclairage sur le passé.

Les nouvelles qui influencent les prévisions de bénéfice des entreprises peuvent provoquer un mouvement du marché avant même d’être visibles dans les résultats de l’entreprise. Les actions américaines ont chuté de 24 % au premier trimestre et beaucoup de mauvaises nouvelles ont été intégrées dans les cours en avril. En même temps, le marché est conscient que les conditions difficiles que nous connaissons actuellement ne dureront pas toujours. Parce qu’ils sont le reflet de l’ensemble des bénéfices futurs d’une entreprise, les cours des actions traduisent à la fois les perspectives négatives à court terme et une reprise ultérieure, même si la forme de cette reprise prête à discussion.

Mesures de stimulation sans précédent

Il y a en outre pour l’instant un incitant supplémentaire pour les marchés, qui a renforcé encore le découplage entre le marché et l’économie. Ce sont les mesures de stimulation gigantesques prises par les banques centrales et les gouvernements. Ces mesures sans précédent ont fait grimper les cours des actions parce qu’il y a suffisamment de liquidités sur le marché et que les coûts d’emprunt sont en baisse. La faiblesse des taux d’intérêt est également positive pour les marchés, car elle augmente la valeur actualisée des bénéfices futurs des actionnaires. Lorsque cela se produit, le cours des actions a tendance à s’apprécier.

Les indices ne représentent pas l’économie

Les marchés boursiers ne représentent pas l’économie réelle. Quelques grandes entreprises technologiques représentant 20 % du S&P500 enregistrent des résultats supérieurs au niveau du marché au sens large, mais leurs revenus ne représentent que 4 % du PIB. L’indice pondère les entreprises en fonction de leur capitalisation boursière. Les petites entreprises pèsent moins lourd dans l’indice, mais représentent 44 % du PIB. D’autre part, les PME souffrent plus du confinement que les grandes entreprises qui possèdent d’importantes réserves en capital.

D’autres corrections sont possibles

L’évolution récente du cours des actions et des flux d’informations économiques peut sembler contradictoire, mais elle ne l’est pas. La nature prospective des marchés boursiers signifie que le marché a déjà pris en compte une grande partie des mauvaises nouvelles lorsque les marchés ont dévissé au premier trimestre 2020. Les cours des actions tiennent aussi compte à court terme de l’évolution des perspectives de l’entreprise à long terme, même si cette évolution est plus difficile à estimer aujourd’hui qu’auparavant.

Ce qui précède ne signifie pas que le danger est passé. L’avalanche de liquidités pourrait ne pas suffire pour empêcher certaines entreprises de faire faillite ou pour inciter les consommateurs à dépenser. Le chiffre d’affaires reste pour l’instant sous pression. Des secteurs entiers sont touchés par la crise. Beaucoup d’entreprises éprouveront sans doute des difficultés à rembourser leurs dettes, ce qui entraîne une hausse du risque que nous connaissions une vague de défauts de paiement et de faillites.

De nouvelles corrections du marché sont possibles si les choses se passent plus mal que prévu. Dans le passé, il y a eu en moyenne trois « fausses » reprises lors de corrections importantes. Les investisseurs ne doivent par ailleurs pas perdre de vue que si les marchés ont augmenté, cela n’est pas le cas dans tous les secteurs. Il y a clairement des gagnants et des perdants et cette tendance pourrait se poursuivre. Les investisseurs doivent en tout état de cause rester vigilants.