Bruxelles et Wallonie dépendent financièrement de la Flandre ? C’est un peu plus compliqué que ça (Mise à jour)

Au cours de cet été, nous avons réalisé et publié de nouvelles estimations des flux de solidarité interpersonnelle entre les habitants des différentes régions de Belgique. Ces flux de solidarité interpersonnelle résultent essentiellement de la redistribution des revenus opérée par la fiscalité et la sécurité sociale. 

Ces estimations tiennent compte des cotisations et des prestations sociales en espèce mais également en nature, comme par exemple les remboursements de soins de santé et la prise en charge d’une partie du coût des médicaments. En moyenne, les habitants de Flandre sont contributeurs nets, à raison de 972 euros par personne et par an, en faveur des autres régions du pays. Les régions bénéficiaires sont la Wallonie et Bruxelles, avec des gains de 1437 euros et 953 euros par personne et par an, respectivement.

– Chronique signée Eric Dor, directeur des études économiques à l’IESEG School of Management

Nous avons montré que ces moyennes régionales cachent cependant une grande hétérogénéité. En Flandre, le Limbourg et la Flandre occidentale sont, en moyenne, bénéficiaires nets de la solidarité interpersonnelle nationale pour 815 et 607 euros par personne et par an. En Wallonie, le Brabant Wallon et la province du Luxembourg sont contributeurs nets à hauteur de 3296 et 149 euros par personne et par an.

Ces estimations ont été très largement commentées, aussi bien au nord qu’au sud du pays. Comme on pouvait s’y attendre, certains mouvements politiques autonomistes ont interprété ces résultats comme une nouvelle confirmation d’une dépendance excessive de la Wallonie au financement par la Flandre, qui nécessiterait une scission de la sécurité sociale et des avancées confédérales. Cette interprétation des flux de solidarité interpersonnelle entre régions belges est très curieuse car ils sont en réalité très réduits, comparés à ceux qui prévalent dans les autres pays de l’Union Européenne. Pour le montrer, nous avons appliqué à ces autres pays la même méthodologie que celle utilisée pour produire nos résultats belges. En France, en Allemagne, en Espagne, en Italie, Aux Pays Bas, en Suède, on observe des flux de solidarité interrégionaux très supérieurs à ceux constatés en Belgique. S’il y a une anomalie à pointer du doigt en Belgique, c’est plutôt la modestie des flux de solidarité interpersonnels entre régions. Leur exploitation à des fins politiques est donc totalement illégitime.

De surcroît, les flux de solidarité interpersonnelle n’ont de sens qu’au niveau des individus, dont certains sont, pendant une période donnée, contributeurs nets, et d’autres bénéficiaires nets. Les moyennes sur des territoires dépendent de la distribution des revenus individuels entre ceux-ci. Les régions belges répartissent les citoyens d’après un critère linguistique, ce qui est très arbitraire. Si les flux globaux de solidarité interpersonnelle vont de la Flandre vers les autres régions, c’est tout simplement parce que le revenu moyen y est supérieur à celui de la Wallonie et de Bruxelles. La direction des flux moyens de solidarité interpersonnelle est donc simplement la preuve que la progressivité de l’impôt et la sécurité sociale sont efficaces pour ce pour quoi elles ont été instaurées. Heureusement, en Flandre, nombreux sont ceux qui sont conscients de tout cela, et s’opposent à l’exploitation politique des flux interrégionaux de solidarité interpersonnelle.

Par contre, il faut relativiser l’idée d’après laquelle la Flandre gagnerait peu à la suppression de la solidarité car la baisse de revenu induite en Wallonie et à Bruxelles y diminuerait la consommation et donc les achats de produits flamands. Le Bureau du Plan a en effet calculé qu’en 2010 il n’y avait que 4,4% de la valeur ajoutée en Flandre qui est générée par la demande finale de la Wallonie, et 2,4% par celle de Bruxelles. Le vrai coût pour la Flandre serait celui de renoncer à la possibilité de bénéficier un jour de la solidarité interpersonnelle des autres régions du pays, si leurs performances économiques relatives venaient à s’inverser, ce qui est possible à long terme.

Pour être légitime, un mécanisme de solidarité de type assurantiel doit en effet être perçu comme potentiellement symétrique. Les contributeurs nets d’aujourd’hui doivent penser qu’il est possible que la situation se retourne un jour à leur avantage. Or, il y a une idée très répandue en Flandre d’après laquelle les habitants de Wallonie n’auraient jamais apporté de contribution nette à ceux de la Flandre. L’idée exactement inverse prédomine chez les francophones, prompts à affirmer que pendant longtemps, la prospérité industrielle de la Wallonie alimentait des flux vers la Flandre. Qui dit vrai ? Les travaux de Olivier Meunier, Michel Mignolet et Marie-Eve Leurquin, de l’Université de Namur, ont éclairé cette question. Ils montrent qu’entre 1830 et 1914, il n’y a que Bruxelles, avec l’ensemble du Brabant, qui fut structurellement contributeur net en faveur de la Flandre et de la Wallonie, sans mouvements financiers significatif entre celles-ci. Ils montrent aussi qu’entre 1918 et 1962, la fiscalité a dû induire une redistribution interpersonnelle de la part des habitants de Bruxelles, et dans une moindre mesure de Wallonie, en faveur de ceux de la Flandre. Entre 1955 et 1975, l’effet redistributif de l’assurance chômage a joué en faveur de la Flandre et fut financé surtout par Bruxelles, un peu par la Wallonie en début de période. On voit bien que la réalité scientifique diffère fortement des idées reçues.

Notons encore que Michel Quevit, à l’UCL, a défendu la thèse d’après laquelle, si le revenu par habitant de la Wallonie a commencé à devenir inférieur à celui de la Flandre, c’est au moins partiellement à cause d’un fonctionnement de l’état belge qui aurait été biaisé en faveur du développement de celle-ci. Mais c’est une question logiquement indépendante de notre propos sur les flux de solidarité interpersonnelle.

Si une a nalyse objective montre que les flux de solidarité entre régions belges sont normaux, il est cependant important que la Wallonie et Bruxelles travaillent ardemment à résorber leur dépendance. Il convient en effet de se prémunir contre le danger que la solidarité interpersonnelle au niveau national soit remise en cause sous l’effet d’une propagande politique basée sur une argumentation irrationnelle et émotionnelle. Mais surtout, ces flux reflètent une moindre production moyenne de richesse par leurs habitants, qu’il convient de corriger dans leur intérêt.