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Ariane 6 : « Les clients du monde entier n’ont pas manqué l’événement » à Kourou

Le tir d’Ariane 6 en version A64 a eu lieu jeudi à Kourou, emportant 32 satellites pour Amazon Leo. La mission a débuté à 13h45 (heure locale) et les satellites ont été injectés avec précision en orbite basse terrestre à environ 465 km d’altitude, 1h54 plus tard.


Le mot n’a jamais été prononcé, mais il était sur toutes les lèvres. Un goût de revanche, c’est ce que symbolisait pour les équipes d’Ariane le succès du tir d’Ariane 6 en version A64 (avec quatre boosters) jeudi à Kourou.

Trois ans après le fiasco de la transition échouée entre la fin d’Ariane 5, en 2023, et le lancement retardé de quatre ans d’Ariane 6 en 2024, qui avait privé l’Europe d’un lanceur lourd pendant un an, Ariane a redressé la barre. De plus, cela envoie un message fort à ses compétiteurs : la fusée européenne est plus que jamais de retour dans la course, avec désormais deux versions, A62 et A64, opérationnelles. Cela permettra au lanceur de multiplier les missions, de l’orbite basse à l’orbite géostationnaire, tout en transportant des charges plus lourdes. En résumé, il s’agit d’une opportunité pour conquérir de nouveaux marchés.

Le succès de cette mission, VA267, n’était pas destiné à n’importe quel client : Ariane 6 transportait 32 satellites pour Amazon. Ce contrat, qui prévoit 18 lancements, est le plus important jamais signé par Arianespace. Le milliardaire américain Jeff Bezos, à la tête de ce projet, est du genre à afficher ses réussites comme ses échecs sous le regard du monde entier.

Il n’y a pas eu d’échec. Débutée à 13h45 (heure locale), la mission s’est déroulée sans incident, les satellites ayant été placés avec précision en orbite basse terrestre (LEO) à environ 465 km d’altitude, une heure et cinquante-quatre minutes plus tard, comme prévu.

David Cavaillolès, président exécutif d’Arianespace, a souligné après cette journée marquante qu’il était crucial de réussir cette mission d’une complexité incroyable. Il a ajouté que ce succès allait « changer beaucoup de choses ». « Nous venons de franchir une étape majeure tandis que de nombreux clients s’engagent dans des projets de plus en plus ambitieux. Avant, nous parlions de satellites unitaires, maintenant nous sommes sur des constellations de milliers de satellites, et le projet d’Amazon nous tient particulièrement à cœur car un véritable lien s’est établi entre nos deux entreprises. »

Un lien qui prouve qu’Ariane peut rivaliser avec SpaceX, même si Amazon utilise également le Falcon X pour envoyer ses satellites, qui devraient atteindre plus de 3 000 en orbite. Tandis que le lanceur américain se vante d’une cadence de tirs sans égal (165 lancements en 2025), Ariane mise sur la précision, la ponctualité et la fiabilité. « L’étage supérieur d’Ariane 6 [celui qui transporte les satellites] est équipé d’un moteur, le Vinci, réallumable, ce qui nous permet d’espacer les largages à des points précis, et à la fin, de désorbiter cet étage supérieur. C’est une contrainte que nous nous sommes imposée afin de ne pas le laisser dans l’espace, en le faisant retomber dans le Pacifique », expliquait Philippe Clar, directeur des programmes Transport spatial chez ArianeGroup, devant le pas de tir de la fusée, neuf heures avant le lancement.

Cette journée intense a débuté dès 4 heures du matin pour les équipes d’Ariane avec le retrait du portique, une structure en acier pesant autant que la tour Eiffel. Ce dernier est utilisé pour assembler et protéger la fusée avant le lancement. L’assemblage d’Ariane 6, effectué sur place après le transport par bateau des éléments depuis les usines d’ArianeGroup en France et en Allemagne, a été achevé au début du mois de février.

Une fois le portique retiré, « nous entrons dans la chronologie, nous commençons à préparer progressivement les équipements du lanceur, et vers 7h30, nous commençons à remplir les réservoirs de l’étage principal », poursuivait Philippe Clar. Bien que les quatre boosters arrivent sur le pas de tir déjà remplis de carburant solide, le remplissage de l’étage principal propulsé par le moteur Vulcain se fait sur place. « Il s’agit d’oxygène liquide [à -183 °C] et d’hydrogène liquide [à -253 °C]. Nous devons d’abord refroidir toutes les lignes d’alimentation pour éviter un choc thermique avant de commencer le remplissage à travers deux bras cryogéniques. »

Si ces deux bras jaunes semblent soutenir la fusée, en réalité, Ariane 6, avec ses 62 mètres dans cette configuration, repose seule sur ses boosters ; les bras ne servent qu’au remplissage. « Cela doit se faire lentement, jusqu’à une heure avant le lancement ; ensuite, on est en mode top-up, c’est-à-dire que nous continuons à remplir jusqu’au décollage pour compenser l’évaporation. »

Des points météo sont également régulièrement effectués. « Ce qui nous préoccupe ce sont les vents au sol, les vents en altitude, surtout en été, ainsi que les risques d’éclairs, c’est pourquoi quatre mâts entourent le lanceur comme des paratonnerres jusqu’au dernier moment », expliquait Philippe Clar. Le point météo décisif s’effectue dix minutes avant le lancement.

Les experts en énergie et télémesure, réunis dans la salle de contrôle, connue sous le nom de « fishball », activent progressivement « tous les composants à bord qui régulent la température et la consommation, avant de réaliser divers tests pour s’assurer qu’à H-5 minutes, tout est configuré », précise Jean-Frédéric Alasa, directeur des opérations au Cnes (Centre national des études spatiales). Seize secondes avant le lancement, c’est lui qui presse le bouton rouge d’autorisation de lancement. « À partir de là, nous entrons dans la séquence irréversible ; seule la fusée peut s’arrêter, par exemple si une sonde de température dépasse un seuil. »

Le tir est observé depuis différents points, tant à l’intérieur du centre spatial guyanais que de l’extérieur. Le site le plus proche, surnommé Toucan, est situé à 8 km d’Ariane 6 et permet de voir la fusée décoller ainsi que de ressentir le vrombissement avant qu’elle s’élève dans le ciel. Le premier lancement de cette version à quatre boosters, développant 1 500 tonnes de poussée au décollage, a parfaitement répondu aux attentes et impressionné l’audience.

Arrivé épuisé mais satisfait vers 17 heures en salle de presse, David Cavaillolès, président d’Arianespace, pouvait enfin respirer. Jamais Ariane 6 n’avait transporté une charge aussi lourde, avec 20 tonnes de satellites sous sa coiffe. « C’était une période de tension, deux heures d’émotions intenses. Étape par étape, nous avons réalisé que le lancement se déroulait comme prévu et qu’Ariane 6 tenait toutes ses promesses », a-t-il déclaré avec le sourire.

David Cavaillolès voit déjà plus loin. « Au-delà d’Amazon, je suis persuadé que des clients du monde entier ont suivi ce lancement et constaté la prouesse technique réalisée par nos équipes ; tout cela est de bon augure pour l’avenir. » L’avenir, c’est également atteindre avec Ariane 6 une cadence de 9 à 10 lancements par an dès 2027. « Cependant, bien que nous pensions qu’avec dix lancements par an, représentant tout de même 240 tonnes de charge utile, nous pourrions répondre à de nombreux besoins, il n’est pas exclu qu’un scénario de demande accrue se dessine », a confié le président d’Arianespace.