Vous ne connaissez pas les prix Nobel de littérature ? Pas de panique, on vous résume tout

Les prix Nobel de littérature 2018 et 2019 ont été décernés à Olga Tokarczuk et Peter Handke. — Czarek Sokolowski/AP/SIPA

Ils étaient deux ce jeudi à recevoir un prix Nobel de littérature. La Polonaise Olga Tokarczuk a reçu celui de 2018, reporté d’un an après un scandale d’agression sexuelle. Le lauréat 2019 est l’Autrichien Peter Handke, écrivain de renommée mondiale dont les positions pro-serbes pendant la guerre en ex-Yougoslavie ont suscité de violentes polémiques. Tous deux succèdent dans le palmarès du Nobel au romancier britannique d’origine japonaise Kazuo Ishiguro, auteur des Vestiges du jour, consacré en 2017. Voilà ce qu’il vous faut savoir sur ces deux auteurs de taille.

Identité

Olga Tokarczuk, polonaise, a 57 ans.

Peter Handke, autrichien, a 76 ans.

Parcours

Olga Tokarczuk est née le 29 janvier 1962 dans une famille d’enseignants à Sulechow dans l’ouest de la Pologne, elle est autrice d’une douzaine d’ouvrages. Diplômée de psychologie à l’Université de Varsovie, elle s’intéresse aux travaux de Karl Jung. Pendant un temps, elle travaille comme psychothérapeute à Walbrzych, dans le sud-ouest du pays, et s’essaie à l’écriture. Elle publie un recueil de poèmes, avant de se lancer dans la prose. Après le succès de ses premiers livres, elle se consacre entièrement aux lettres et s’installe dans le village de Krajanow dans les monts Sudètes. Aujourd’hui, ses livres sont des best-sellers en Pologne, traduits dans plus de 25 langues, dont le catalan et le chinois. Plusieurs de ses ouvrages ont été portés sur scène et à l’écran.

Peter Handke, né le 6 décembre 1942 dans le village Griffen en Carinthie, dans le sud de l’Autriche, est issu de la minorité slovène du pays par sa mère, d’origine allemande par son père – il n’apprendra qu’à l’âge de dix-huit ans que ce dernier n’était pas son géniteur. Profondément marqué à 15 ans par la lecture dans son internat catholique de Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos, et influencé par les Français Claude Simon et Alain Robbe-Grillet, il interrompt ses études de droit à Vienne en 1965 et publie son premier roman, Les Frelons, en 1966. La même année, il fait sensation avec sa première pièce Outrage au public où il attaque les principes esthétiques du Groupe 47, qui domine les lettres allemandes de l’après-guerre et oppose un refus radical à l’usage préétabli de la langue. L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty (1970), puis Le malheur indifférent (1972), dédié à sa mère, lui apportent la notoriété. Couronné du prestigieux prix Ibsen de théâtre en 2014, Il a signé plus de 80 œuvres et a traduit vers l’allemand des ouvrages d’Emmanuel Bove, René Char et Francis Ponge. Il vit aujourd’hui à Chaville, en banlieue parisienne, et possède une maison en Picardie.

Œuvres

L’œuvre d’Olga Tokarczuk, extrêmement variée, va d’un conte philosophique, Les Enfants verts (2016), à un roman policier écologiste engagé et métaphysique, Sur les ossements des morts (2010), en passant par un roman historique de 900 pages, Les livres de Jakob (2014). Ce dernier lui a valu le prestigieux prix littéraire polonais Nike, mais aussi de vives attaques des milieux nationalistes polonais. Olga Tokarczuk est aussi co-autrice du scénario du film Spoor réalisé par Agnieszka Holland et inspiré de son roman Sur les ossements des morts. Le film a remporté le prix Alfred-Bauer à la Berlinale la même année et a représenté la Pologne dans la course à l’Oscar du meilleur film étranger. « Olga est une mystique à la recherche perpétuelle de la vérité, vérité qu’on peut atteindre uniquement en mouvement, en transgressant les frontières. Toutes les formes, institutions et langues figées, c’est la mort », explique à l’AFP, une de ses amies, Kinga Dunin, elle aussi écrivaine et critique littéraire.

Peter Handke développe un style tranchant et intense, disant « ne pas rechercher la pensée mais la sensation ». La migration, la solitude, rythment une œuvre foisonnante : une quarantaine de romans, essais et recueils, une quinzaine de pièces de théâtre, mais aussi des scénarios, dont celui des célèbres Ailes du désir pour son ami Wim Wenders. Son dernier livre est paru en allemand aux éditions Suhrkamp (Berlin) en 2018.

Prise de position

Olga Tokarczuk est engagée politiquement à gauche, écologiste et végétarienne. L’écrivaine de 57 ans n’hésite pas à critiquer la politique de l’actuel gouvernement conservateur nationaliste de Droit et Justice (PiS). Après une interview à la télévision publique en 2015, où elle dénonce le mythe d’une Pologne tolérante et ouverte, elle reçoit des menaces de mort pour avoir « diffamé le bon nom de la Pologne et des Polonais ». Pendant une semaine, l’éditeur de Les livres de Jakob lui envoie des gardes du corps.

Pendant la guerre en ex-Yougoslavie, Peter Handke s’affiche comme un des rares intellectuels occidentaux pro-serbe. A l’automne 1995, quelques mois après le massacre de Srebrenica, il part en Serbie et rapporte ses impressions de voyage dans un livre controversé, Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina. En 2006, il provoque un tollé en se rendant aux funérailles de l’ex-président yougoslave Slobodan Milosevic, accusé de crimes contre l’humanité et génocide. Il est par la suite contraint de renoncer à un prix que doit lui décerner la ville de Düsseldorf et la Comédie-Française déprogramme l’une de ses pièces. L’écrivain consacre une partie de l’argent de la récompense pour le prix Ibsen de théâtre à la construction d’une piscine publique dans une enclave serbe du Kosovo. Fait citoyen d’honneur de la ville de Belgrade en février 2015, Peter Handke n’a jamais renié son engagement pro-serbe.

Réactions

Quinzième femme seulement à recevoir le Graal des écrivains depuis sa création en 1901, Olga Tokarczuk est récompensée pour « une imagination narrative qui, avec une passion encyclopédique, symbolise le dépassement des frontières comme forme de vie », a déclaré le secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise, Mats Malm, à Stockholm. « C’est un honneur et une source de fierté », a réagi la femme de lettres, jointe par l’AFP par téléphone. L’autrice a déclaré qu’elle « pense maintenant à la Pologne et aux Polonais, qui vivent des moments difficiles, qui ont devant eux des élections dimanche, décisives pour la forme que prendra la démocratie, voire carrément pour la survie de la démocratie. » Elle a aussi estimé que son prix Nobel « va à la culture et à la littérature polonaises », et qu’il les « renforce ». « Il est si important pour moi de recevoir le prix au moment où l’Académie suédoise entre dans une nouvelle ère », a déclaré Olga Tokarczuk à l’agence suédoise TT, jointe en Allemagne, avant de féliciter Handke qu’elle dit « apprécie [r] particulièrement ». Elle a reçu les félicitations de Piotr Glinsko, ministre conservateur polonais de la Culture, qui s’est engagé à lire ses ouvrages, et du président du Conseil européen Donald Tusk, qui affirme être un « lecteur fidèle ».

« Héritier de Goethe » pour les académiciens suédois, Peter Handke est distingué pour une œuvre qui, « forte d’ingénuité linguistique, a exploré la périphérie et la singularité de l’expérience humaine ». Il s’est dit jeudi « étonné » par cette récompense, une décision qu’il a qualifiée de « très courageuse ». « Après toutes les querelles (…), j’ai été étonné. Ce genre de décision, c’est très courageux de la part de l’Académie suédoise », a-t-il réagi face à la presse. Dans le monde de l’édition, nombreux sont ceux qui pensaient que le prix lui échapperait à jamais, malgré une œuvre mondialement reconnue, à cause de son engagement pendant la guerre en ex-Yougoslavie. Interrogé sur ces sujets jeudi, il a réfuté avoir une quelconque « position politique » : « Ma nature est celle d’un écrivain, pas d’un journaliste », a-t-il dit. S’agissant de ses critiques du Nobel, M. Handke a dit avoir « parlé comme lecteur et pas comme auteur ». « Aujourd’hui, je ne pense pas comme cela », a-t-il ajouté, assurant qu’il se rendrait « bien sûr » à la remise du prix à Stockholm.

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