Violences sexuelles dans le patinage : Pourquoi « l’empereur » Didier Gailhaguet ne démissionnera (sans doute) pas

Didier Gailhaguet à son arrivée au ministère des Sports, le 3 février 2020. — Bertrand GUAY / AFP

  • La ministre des Sports Roxana Maracineanu a demandé lundi à Didier Gailhaguet de démissionner après les multiples accusations d’agression sexuelles dans le milieu du patinage artistique
  • Le président de la Fédération, qui donnera une conférence de presse ce mercredi, a dit « qu’il allait réfléchir », accusant à son tour les politiques d’avoir failli à leur rôle
  • Souvent décrié et au cœur de multiples scandales, Didier Gailhaguet a toujours su faire le dos rond pour rester à la tête de la FFSG

Jusqu’où la fuite en avant de Didier Gailhaguet le mènera-t-il ? Sommé de démissionner par sa ministre de tutelle en raison « de ses responsabilités morales et personnelles »​ dans les affaires de violences sexuelles révélées ces derniers jours au sein de la Fédération, le patron de la glace tricolore, que certains baptisent ironiquement « Napoléon » dans le privé, semble plutôt du genre « la vieille garde meurt mais ne se rend pas ».

Mardi soir, son dernier carré de fidèles, réuni en comité exécutif extraordinaire à la suite de l’audition au ministère des Sports, était incapable de prévoir ce qui allait suivre. Pour quelques-uns, « touchés au cœur par les témoignages des victimes », la position du président de la Fédération française ses sports de glace (FFSG) devenait intenable : « Honnêtement, je ne vois pas comment il peut tenir, soufflait un participant. J’imagine qu’il va vouloir se défendre, mais il est dos au mur. La ministre a sorti l’arme atomique avec le retrait de l’agrément ».

Pour d’autres, en revanche, il n’était pas question de dégrader le général en chef prématurément. « On peut lui donner des conseils, en toute amitié, mais c’est impossible de savoir ce qui va se passer. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas dans les attributions du comité exécutif de demander la démission de son président ». Bien vu. « La ministre ayant annoncé qu’elle mettait en place une inspection générale, le président de fédération que je suis attendra les résultats de cette inspection avant de prendre une décision sur une démission demandée par Madame la ministre », déclarait Gailhaguet à la sortie des locaux de la Fédération dans le 12e arrondissement de Paris, vers 22h. Motion votée par douze des seize membres du Comex, les quatre derniers annonçant dans la foulée leur démission, ne pouvant « cautionner tout ça ». 

« C’est le mieux placé pour répondre aux questions de l’inspection générale, justife un allié. Il tient à démontrer que tout ce dont on l’accuse est faux. Après, il décidera s’il reste ou pas. Mais ce sera sa décision ». Comprendre que le vieux lion, en place depuis 1998 en dehors d’un court intérim, se battra jusqu’au bout pour conserver le pouvoir, malgré la menace brandie par Roxana Maracineanu à quelques semaines des Mondiaux. Il avait déjà annoncé la couleur dans une diatribe surréaliste à la sortie de l’entrevue ministérielle :

« J’ai fait des erreurs, pas des fautes. La fédération et ses cadres techniques ne sont pas un ramassis de prédateurs sexuels ayant le viol pour culture. Personnellement, j’ai patiné, j’ai entraîné, j’ai dirigé, au sein de cette fédération, je suis un homme clean. Devant tout ce gâchis, les premiers responsables sont ceux qui ont laissé commettre ces exactions. Je veux bien sûr citer le ministère, la ministre des Sports de l’époque, qui de par leur lâcheté, leur incompétence, et leur nombreuses volte-face, ont permis de laisser des personnes sur la glace dans des sports à maturité précoce, donc plus exposés, alors qu’elles auraient dû être soignées et mises hors d’état de nuire ».

Un président qui résiste à tout

On comprend mieux le scepticisme de Gwendal Peizerat, champion olympique en 2002 avec Marina Anassina et principal opposant, joint juste après l’allocution de Maracineanu : « Là dans sa tête, je suis sûr qu’il se demande quelle est la prochaine pièce qu’il peut bouger sur l’échiquier pour rester aux commandes. Ça fait 20 ans qu’on croit qu’on va y arriver. Ça fait 20 ans qu’il reste en place ». « Il n’admettra jamais ses responsabilités, vous verrez, nous avait soufflé un président de club un peu plus tôt. Beaucoup ont envie que ça s’arrête mais les gens ont peur de lui. Tant qu’il ne s’en va pas pour de bon… »

Il faut dire que l’immarcescible président de la FFSG, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, a survécu aux cinq extinctions de masse sans cligner des yeux. Tenez, il avait déjà été exfiltré une fois en 2004, après un rapport salé de la Cour des Comptes sur les mauvaises pratiques financières d’une fédération alors placée en redressement judiciaire. Claude Ancelet, sage expert-comptable intérimaire, a juste eu le temps de remettre le navire à flot, avant d’être jeté aux oubliettes à cause d’une motion de défiance orchestrée en sous-marin par le président déchu.

Un témoin de l’époque raconte : « Pendant un an, Gailhaguet s’est tenu à carreau. Jusqu’au jour où le président a refusé de le laisser partir en tant que représentant de la Fédération sur des Mondiaux au Japon. Il n’a pas digéré, alors a fait la tournée des popotes auprès des gens qui lui devaient un peu de pouvoir et il a prévenu Ancelet :«soit tu pars, soit il y aura une motion de défiance». Ancelet a refusé partir et la motion est passée ».

« Il aurait dû être radié à vie par la Fédération internationale »

C’est que c’était couru d’avance. Demandez à l’ancienne juge Marie-Reine Le Gougne, qui se demande comment Didier Gailhaguet peut encore parader dans les patinoires après les Jeux olympiques de Salt Lake City, en 2002. Souvenez-vous, l’un des plus grands scandales du patinage mondial, et le président de la fédération française qui s’en tire avec trois ans de suspension pour avoir joué à la marchande avec la Russie en échange du sacre du couple Anissina-Peizerat. « Tout m’est retombé sur la figure, déplore Le Gougne. Il aurait dû être radié à vie par la Fédération internationale. J’attends d’ailleurs qu’il ait interdiction de se représenter et que la Fédération soit mise sous tutelle. Ça fait 25 ans que j’alerte pour que les gens prennent conscience de ce qu’il est ».

De l’avis général ? Un homme séducteur, très intelligent, et diablement manipulateur quand il faut assurer sa permanence au pouvoir. Les surnoms dont l’affublent ses détracteurs sont tous aussi savoureux les uns que les autres : Napoléon, déjà cité, Talleyrand, Tullius Detritus, celui que Goscinny envoie chez Astérix pour semer la zizanie. « Il va dire du mal de A à B, puis la même chose de B à A, avant de les rassembler et de se poser en médiateur », souffle un ancien cadre de la Fédé, fatigué par les intrigues. « Ce gars-là quand tout va bien il est malheureux, il a besoin qu’il y ait des conflits, des intrigues, s’épanche Jean-Christophe Simond, l’ex-entraîneur de Sarah Abitbol. C’est un malade. Jamais un personnage comme ça ne devrait être à la tête d’une fédération ».

Des DTN essorés, des opposants mis sous cloche

Les anecdotes abondent. Par ici, une patineuse prometteuse mise au ban parce que le président de son club n’a pas le petit doigt sur la couture du pantalon, comme les collègues. Par là, un DTN aux reins solides qui demande à s’en aller au bout de quelques mois parce qu’il « ne supporte pas de travailler avec un président aussi autoritaire ». Il ne s’agit pas de Xavier Sendra, très critiqué à Sotchi en raison de Jeux décevants pour la France dans les disciplines de glace. Débarqué en 2014, l’intéressé attaquera en 2018 le ministère des Sports pour harcèlement moral devant le tribunal administratif de Caen, le rapporteur public évoquant « des problèmes relationnels » durant son mandat à la FFSG sans plus de précisions. Débouté, Sendra est désormais introuvable.

« Gailhaguet c’est l’empereur, souffle un parent d’un patineur de niveau national. Il n’est pas du tout abordable quand il arrive sur une compétition et tout le monde sait qu’il peut casser un patineur en claquant des doigts ». Ou le réintégrer dans le giron fédéral à la surprise générale avant l’AG élective, tel un vieux briscard du PS qui connaît sur le bout du patin sa carte électorale. Dans le milieu, nombreux ceux qui ont souri quand Alexis Contin, pourtant féroce contempteur de Gailhaguet quand il s’estimait abandonné par la Fédération à son époque d’athlète, s’est retrouvé propulsé à la tête du patinage de vitesse et du short track à la FFSG récemment.

Ceux qui refusent de rentrer dans le rang, en revanche, sont moins bien lotis. En partie protégé par son aura médiatique, Gwendal Peizerat a réussi à se présenter face à Denis Gailhaguet en 2014, obtenant presque 35 % des voix. Sa candidature n’a pourtant tenu qu’à un fil. Il se présente à l’AG estival avec un huissier de justice pour s’assurer de la transparence des votes :

« J’ai failli me faire disqualifier à cause d’un retard de licence, moi qui suis licencié depuis 1976. Et des courriers orduriers ont été envoyés à mes soutiens par des porte-flingues. Aux autres, on racontait que je profitais du décès de mon père pour essayer d’apitoyer les présidents de clubs et les pousser à voter pour moi. Vous vous rendez compte quel homme abject peut faire ça ? »

« Il ne supporte pas la contradiction, une fois que vous émettez une autre opinion que la sienne, c’est un fou furieux, avance Marie-Reine Le Gougne. Après 2002, je sais qu’il a fait passer le message suivant : «Celle-là faut la tuer». A force, il a fini par épuiser l’opposition ». Lors des dernières élections à la FFSG, en 2018, le double champion de France en 1974 et 1975 n’a même pas de concurrent en face de lui. Il est réélu avec 78 % des voix. Si tous lui reconnaissent une force de travail formidable ainsi qu’une très bonne connaissance de sa Fédération et du patinage – « Il connait ses dossiers à fond, et avec lui la France a réussi à se hisser dans le top 5 des plus grandes nations mondiales, il sait défendre ses athlètes » le défend un dirigeant – ses soutiens se font discrets depuis la semaine dernière. Aucun n’a d’ailleurs accepté de nous répondre sur le fond. Et pour cause, tout le monde ou presque était au courant des accusations gravissimes sur certains entraîneurs, dont Gilles Beyer.

Beyer, un cas connu de tous… et de Gailhaguet

« J’ai entendu des bruits », « on m’a dit que », « Evidemment que les gens étaient au courant », « Laëtitia Hubert et Beyer, c’était de notoriété publique »… Rares sont les témoins contactés par 20 Minutes à nous dire qu’ils ignoraient tout, même si tous sont tombés de l’armoire en apprenant les révélations de Sarah Abitbol. Cela inclut son coach historique Jean-Christophe Simond, « dévasté » par les aveux de son ancienne protégée.

« Je m’en veux comme beaucoup de gens qui sont droits et honnêtes. Les remarques salaces sur les petits culs, petits seins, c’était quotidien avec lui. En 1990, lors du fameux stage auquel Sarah a participé [et où elle affirme avoir été violée par Gilles Beyer], il partait tous les soirs pendant deux heures prétextant «qu’il devait surveiller» l’internat. Et j’accuse formellement Didier Gailhaguet de complicité. Il s’est mis en couple avec les deux ex-femmes de Beyer. Il savait, il sait tout ».

Dans Le Parisien, Didier Lucine, entraîneur à Annecy, raconte avoir envoyé un courrier à plusieurs responsables à propos des bruits sur le comportement de Beyer en 2000. Si le ministère des Sports lance alors une enquête qui aboutira à la fin de la mission de l’intéressé, Didier Gailhaguet ne répond pas. En 2003, en revanche, il se fend d’une lettre au juge d’instruction pour soutenir Pascal Delorme, un ex-entraîneur des équipes de France condamné à dix ans de prison pour viol. « Delorme, à l’époque, c’est comme si le sujet n’existait pas, se souvient Marie-Reine Le Gougne. On n’en a jamais parlé au sein de la fédération J’ai appris sa condamnation dans les couloirs d’une patinoire, c’était surréaliste ». Dans L’Obs, Anne-Line Rolland, la victime de Delorme, révèle « qu’elle n’a jamais reçu un mot de soutien de la fédération, pas un coup de téléphone de son président ».

Certains osent le rapprochement avec son attitude dans l’affaire Morgan Ciprès, du nom du champion d’Europe 2019 en couple (avec Vanessa James), accusé par une jeune patineuse américaine de 13 ans de lui avoir envoyé une photo de son sexe via les réseaux sociaux. « Vous avez vu le communiqué de la fédération, s’indigne un ancien président de club ? C’est limite si ce n’est pas la faute de la journaliste qui a sorti qu’il y avait une plainte ». « Cyprès fait partie des patineurs qui font la tournée de l’équipe de France, il est convié aux galas, comme si de rien n’était, embraye un autre. Franchement, ce n’était pas obligé ».

« Encore des gens qui pensent qu’il est le seul capable de diriger la Fédé »

Au ministère, où l’on suivra la conférence de presse de Gailhaguet avec attention, on s’attend à une guerre de longue haleine. La dernière accusation du président de la FFSG, l’existence d’une carte professionnelle remise à Gilles Beyer par les services de Marie-George Buffet en 2000 alors même qu’il avait été rayé des cadres d’Etat, a beaucoup surpris. Il n’existe aucune trace de la carte en question dans les archives. Personnellement mise en cause, l’ancienne ministre communiste encourage sa successeuse à ne pas faiblir : « Il ne démissionnera jamais, il tient toute la Fédération, tout le système, dit-elle. Il faut que Roxana Maracineanu aille jusqu’au bout de la démarche, que l’agrément soit retiré à la FFSG. » Ce qui signifierait, en clair, la fin des subventions (un peu moins de 2 millions d’euros par an actuellement), le départ de tous les cadres techniques, et une structure juridique à rebâtir.

S’il promet de lutter, Gwendal Peizerat est encore ébranlé par le tsunami des derniers jours : « Ce qui est arrivé à Sarah, c’est une petite sœur violée par un oncle. On était là, pas loin, dans ces fameux stages et on n’a rien vu de ce qui leur arrivait, rien vu leur souffrance. Je comprends maintenant pourquoi mon entraîneure échangeait les clés des chambres des filles et des garçons quand Beyer était là. Et ça c’est la face émergée de l’Iceberg. Il y a aussi tous ces entraîneurs, tous ces juges qui ont vu leur carrière brisée parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec lui. Malgré tout ça, il y a encore des gens qui pensent aujourd’hui que seul Gailhaguet est capable de diriger cette fédération ». Un point de vue visiblement partagé par l’intéressé.

Sport

Violences sexuelles dans le patinage: Didier Gailhaguet assure qu’il n’a rien à se reprocher et charge le ministère des Sports

Sport

Patinage : Mis à l’écart par son club, Gilles Beyer concède des relations « intimes inappropriées » avec Sarah Abitbol

0 partage