Violences conjugales : « Les proches des victimes ont un rôle primordial à jouer », insiste l’avocate Janine Bonaggiunta

Trouver les mots justes. Savoir écouter. Rassurer. Et aider. Quand on pense être face à une victime de violences conjugales, il est souvent difficile de savoir comment accompagner et aider une fille, une sœur ou une amie sous l’emprise d’un conjoint violent.

C’est ce que veut changer Me Janine Bonaggiunta, avocate spécialisée dans la défense des victimes conjugales, qui a défendu Jacqueline Sauvage et signe aujourd’hui Un point c’est tout (éd. Kiwi). « Un guide simple, pour tout le monde, avec des conseils pratiques », explique-t-elle à 20 Minutes. A l’occasion ce vendredi de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, l’avocate livre ses conseils pour améliorer l’accompagnement des victimes et éclairer leurs proches sur le rôle qu’ils peuvent jouer.

Pourquoi ce titre, « Un point c’est tout », et cette photo de couverture représentant une paume de main marquée en son centre d’un petit point noir ?

D’abord, le livre est entouré d’un bandeau précisant : « Ce livre peut vous aider ou aider l’une de vos proches victime de violences. Nous vous invitons à jeter ce bandeau ». Tout y est pensé par souci pour les victimes.

Ce choix en couverture, c’est en référence à l’initiative médiatisée ces dernières années : que les victimes de violences conjugales puissent être identifiées facilement, d’un simple petit point noir dessiné au creux de leur main, et ainsi pouvoir demander de l’aide auprès de commerçants, de pharmaciens, en toute discrétion. C’est louable, mais je n’ai pas le sentiment que cela ait été beaucoup suivi d’effets, très certainement par méconnaissance.

Cet ouvrage destiné aux victimes de violences conjugales et à leurs proches, Janine Bonaggiunta a pris soin de l'entourer d'un bandeau qu'elle invite à jeter, assurant ainsi une lecture en toute discrétion et sécurité.
Cet ouvrage destiné aux victimes de violences conjugales et à leurs proches, Janine Bonaggiunta a pris soin de l’entourer d’un bandeau qu’elle invite à jeter, assurant ainsi une lecture en toute discrétion et sécurité. – J. Bonaggiunta

Avec ce livre, les proches peuvent prendre conscience du rôle déterminant qu’ils ont à jouer. Et le confier aux victimes, pour qu’elles réalisent à leur tour qu’elles sont victimes de violences dont elles peuvent se libérer, et arrêter de culpabiliser. D’où l’importance de définir les différents types de violences — physiques, psychologiques, verbales, économiques, sexuelles.

Quels signes doivent alerter les victimes elles-mêmes ?

Cela commence par l’isolement, de la famille et des amis, qui vont être critiqués, progressivement tenus à l’écart. Par de petites remarques pour rabaisser, dénigrer la victime. Par une injonction voire une obligation à arrêter de travailler, pour davantage de contrôle et d’emprise sur elle. Quand on ne voit plus personne, on ne peut pas parler.

Il y a également le contrôle : de la tenue vestimentaire, de l’emploi du temps. Il peut aussi être financier : le conjoint violent peut confisquer la carte bancaire, abuser de son argent et ses biens.

Le cycle de la violence suit toujours le même schéma : la phase de séduction, où l’auteur se montre sous son meilleur jour. Puis il instaure un climat de tension, où la victime s’inquiète, tente d’arrondir les angles parce qu’elle sent arriver la phase suivante : celle de l’explosion de violence, qui peut être psychologique et physique, se produire devant les enfants. Et enfin, la phase de justification, durant laquelle il minimise ses actes, fait porter la faute sur sa victime, demande pardon. Et rebelote, avec de moins en moins de séduction et de pardon au fil des années, et de plus en plus d’emprise.

Et les signes qui doivent alerter les proches ?

C’est quand une femme naturellement proche de son entourage ne vient plus voir ses parents ou ses amis. Que l’on remarque un changement dans son apparence physique : de longs pulls ou des lunettes qui cachent les marques de coups, une maigreur et des signes de fatigue, des cernes qui se creusent. Ou un changement de comportement, un repli sur soi, de l’angoisse, de la tristesse ou de l’irritabilité. 

Dans le même temps, l’auteur donne très bien le change : il peut avoir hurlé et cogné sur le chemin dans la voiture et être très avenant durant la réunion de famille, où sa femme sera prostrée ou les nerfs à vif.

Que conseillez-vous aux proches pour accompagner et aider concrètement une victime ?

Même si c’est délicat, il faut oser en parler, dire « je suis là si tu as besoin de parler. Je te crois, je ne te juge pas. Et je ne veux pas qu’il t’arrive du mal ». Il ne faut pas banaliser les violences subies, mais comprendre les victimes : telles des victimes de guerre, elles développent un syndrome de stress post-traumatique, sont en état de sidération et de traumatisme permanent. Elles ont un grand besoin d’être écoutées et rassurées. Et ne pas hésiter aussi à le dire – avec les bons mots — si l’on remarque que les enfants semblent affectés par ces violences, qu’ils en soient témoins ou victimes directes.

Ensuite, il s’agit de proposer toute l’aide que l’on est en mesure d’apporter : une aide financière, un hébergement, un véhicule, un accompagnement dans les démarches judiciaires et administratives. Pour sortir de ce cycle de violences, les victimes ont besoin de mains tendues, parce qu’elles sont vulnérables psychologiquement et très souvent en précarité financière : quand leur conjoint les a obligées à arrêter de travailler, que le logement est à son seul nom, qu’il a confisqué les ressources et moyens de paiement, c’est très compliqué de partir, surtout si l’on a des enfants.

Et que conseillez-vous à une victime, comment « bien » préparer son départ ?

Il est primordial de conserver son emploi, c’est une fenêtre sur l’extérieur et cela permet de conserver un semblant d’autonomie financière. Si elles le peuvent, de manière très pratique, il faut préparer un sac avec les papiers d’identité, les bulletins de salaires, les carnets de santé des enfants, de l’argent si possible, de manière à parer au plus urgent.

Mais encore une fois, une victime ne peut y arriver seule : il faut l’aide des parents, des amis. Et des moyens : on ne peut pas dire à une femme « partez » si elle n’a pas de solution pour se reloger avec ses enfants. Tout cela doit s’anticiper. Sinon, c’est au risque la voir retourner auprès de son conjoint violent, ce qui arrive malheureusement très souvent.

En cas de violences physiques, elle peut déposer plainte. Mais souvent, submergée par l’émotion, elle peut perdre le fil de son récit, oublier des éléments déterminants pour caractériser les faits dans le cadre de la procédure judiciaire. Il ne faut pas hésiter à solliciter des associations d’aide aux victimes, qui peuvent l’aider à mettre sur papier tout ce qu’elle a vécu. Pour que le magistrat ait ensuite tous les éléments pour rendre quand c’est possible une ordonnance de protection, lui permettant de rester au sein du domicile conjugal sans l’auteur des violences.

En cette Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, sujet érigé en grande cause nationale en France, où en est-on dans cette bataille ?

Aujourd’hui encore, je vois des absurdités : des femmes portent plainte sans que cela n’empêche leur conjoint de rentrer au domicile conjugal le soir même. Je vois des femmes qui, dans le cadre de leur plainte, sont examinées par un médecin d’unité médico-judiciaire qui délivre un certificat médical ayant force probante, sans que l’auteur des violences ne soit poursuivi, parce que les faits ne sont pas jugés assez graves. Je vois des femmes qui tentent de porter plainte, à qui l’on dit de revenir le lendemain parce qu’il n’y a pas le personnel disponible. Ce cas s’est produit et a conduit à la mort d’une femme, tuée par son compagnon qui s’est ensuite donné la mort.

Pour lutter efficacement, il faut des moyens considérables, des brigades spécialisées, des psychologues et des équipes formées au recueil de la plainte au sein des commissariats. Mais aussi des magistrats formés : j’en vois encore qui ne comprennent pas pourquoi une victime reste avec celui qui les violente, parce qu’ils ne comprennent pas la notion d’emprise ou la précarité financière.

Enfin, il faudrait pouvoir expulser le conjoint violent du domicile conjugal, comme en Espagne, et permettre ainsi à la victime et ses enfants d’y rester, en sécurité. Et mettre en place des quotas de logements sociaux et d’emplois prioritaires pour les victimes, pour leur offrir les moyens efficaces de partir.