Viol : Emilie accuse des policiers d’avoir refusé de prendre sa plainte

Photo d’illustration d’un slogan contre le viol. Années 1950 — COLLECTION RIBIERE/SIPA
  • Emilie*, 20 ans, dit avoir subi un viol digital par un homme qu’elle venait de rencontrer sur l’application Tinder.
  • Elle affirme avoir fait l’objet de moqueries lorsqu’elle s’est présentée au commissariat.
  • En matière de violences sexuelles, comme pour les violences conjugales, la règle est de privilégier la plainte.

C’est une soirée gravée dans la mémoire d’Emilie*, 20 ans. Une soirée « cauchemardesque » qui avait pourtant bien commencé. Ce 3 octobre 2019, à Lyon, l’étudiante a rendez-vous en fin d’après-midi avec Louis, un garçon rencontré sur l’application Tinder quelques jours auparavant. Entre eux, le courant passe bien, ils se plaisent et conviennent de se revoir plus tard dans la soirée pour prendre un dernier verre dans le quartier de la Croix-Rousse puis rentrer ensemble. Tout commence à déraper vers 23 heures : la jeune femme se fait alors insulter dans la rue par un inconnu. Il la traite de « pute », elle refuse de passer sans réagir et lui tient tête.

« J’ai pris des coups de pied notamment au niveau de la tête alors que j’étais à terre, heureusement qu’une passante est venue m’aider », se remémore-t-elle, affirmant que Louis, lui, était resté en retrait. A leur arrivée, les pompiers lui prodiguent les premiers soins mais n’estiment pas nécessaire de l’emmener à l’hôpital. Les policiers, eux, lui conseillent de porter plainte, ce qu’elle fera quatre jours plus tard. Malgré une première déception concernant le comportement de son nouvel ami, elle décide de le suivre chez lui. Selon son récit, ils ont une relation sexuelle consentie le soir puis s’endorment. C’est le lendemain matin, alors qu’elle était encore assoupie, qu’elle affirme avoir été agressée.

« Il savait que je ne voulais pas »

« J’ai été réveillée en sursaut lorsque j’ai senti la main de Louis qui tentait de me pénétrer. » Emilie jure l’avoir vivement repoussé avant de se recroqueviller sur elle-même. Ce qui, selon elle, n’aurait en rien découragé le jeune homme qui, quelques minutes plus tard, aurait recommencé. « 
Je ne lui ai pas dit non oralement, mais il savait que je ne voulais pas, j’étais dos à lui, je venais de le repousser », insiste-t-elle. Pourquoi n’est-elle pas partie dès la première alerte ? La jeune femme confie n’avoir pas tout de suite saisi les mauvaises intentions de son hôte, d’autant qu’elle était encore sous le choc des coups reçus la veille. « J’avais extrêmement mal à la tête, je voyais un peu trouble, j’arrivais pas à émerger, à avoir les idées claires. »

Ce n’est que plusieurs semaines plus tard, après s’être confiée à sa médecin généraliste puis à une association spécialisée, qu’elle indique avoir pris conscience de ce qui lui était arrivé. Le Code pénal définit en effet le viol comme « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise ». Or, si Emilie était effectivement assoupie, elle ne pouvait pas donner son consentement. Puis à son réveil, elle a signalé son désaccord.

« J’ai conscience que les faits sont très troubles et peu établis »

Finalement, en mars 2020, elle se décide à porter plainte et, conseillée par une juriste, se rend directement à la brigade de protection de la famille à Lyon, une unité spécialisée dans le traitement des violences intrafamiliales et sexuelles. Pourtant, la jeune femme assure avoir essuyé des remarques désobligeantes des deux fonctionnaires qui ont recueilli son récit. Selon elle, le gardien de la paix l’aurait notamment enjoint à « arrêter de se sentir violer » car « ce n’est pas ce qu’il s’est passé ». Il lui aurait également demandé si elle était certaine de vouloir « mettre en prison pendant 20 ans un gros con qui [l’avait] doigté quelques minutes ».

A l’en croire, sa collègue a également tenu des propos de cet acabit. « Je pensais qu’elle me soutiendrait mais c’est le contraire qui s’est produit, elle m’a dit que son copain à elle respectait ses choix. Je me suis sentie jugée et surtout que c’était de ma faute : en me disant que cela ne leur serait pas arrivé, je me suis donc dit que c’était à cause de moi, que je payais mon comportement. »

Surtout, selon elle, il l’aurait orienté vers une main courante, là où en matière de violences sexuelles, la plainte est la règle. « Je ne souhaite pas porter plainte et j’ai conscience que les faits sont très troubles et peu établis », peut-on ainsi lire à la fin du procès-verbal, auquel 20 Minutes a eu accès, et signé de la main d’Emilie. Elle affirme que les agents ne lui ont pas laissé le choix, arguant qu’il manquait dans son récit le caractère moral du viol. « On m’a dit qu’il était probablement bien intentionné, qu’il ne pouvait pas savoir que je n’étais pas consentante. »

Lettre au procureur

Contacté, le commandant de police à la tête de la brigade reconnaît qu’en matière de violences sexuelles, comme pour les violences conjugales, « on n’est pas censé faire de mains courantes ». Et d’insister : « les consignes sont strictes mais il faut parfois du temps pour les faire passer, elle est venue il y a un an, la règle n’était pas aussi établie qu’aujourd’hui. » Il évoque néanmoins le choix de parfois recourir à ce type de procédure lorsque l’histoire « est surréaliste », tout en précisant ne pas faire référence à ce dossier en particulier.

Quant aux remarques désobligeantes dont Emilie dit avoir été victime, il indique ne pas avoir eu de tels échos. « Le mauvais accueil ne transparaît pas sur le PV », note-t-il. Et d’insister : « Tous les fonctionnaires de ma brigade se sont portés volontaires pour travailler sur cette matière, ils sont formés pour cela. Après s’il y a des loupées, parce que cela arrive parfois, ma porte est ouverte ou cette personne peut directement écrire au procureur. »

C’est ce qu’Emilie a décidé de faire lorsqu’elle sera de retour de son échange universitaire en Allemagne. La lettre est déjà écrite, prête à être envoyée. « J’ai décidé de me laisser cette année pour me reconstruire et être plus solide lorsque la procédure commencera. » Depuis ce rendez-vous, elle assure avoir changé de comportement, être plus méfiante, sujette à des crises d’angoisse. L’étudiante précise, par ailleurs, avoir été récemment recontactée par la brigade de protection de la famille, alertée de ses intentions d’écrire au procureur par une association qu’elle venait de contacter. Un élément que le chef de la brigade n’est pas en mesure « de confirmer ni d’infirmer ».

* Les prénoms ont été modifiés

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