Vingtième épisode de « L’Ancre Noire », le roman-feuilleton de Rocambole pour 20 Minutes

« Alors que je percevais la panique gagner la pauvre Josette coincée dans l’ascenseur avec Octave, je fis défiler à toute vitesse la liste des messages. — GettyImages

En partenariat avec Rocambole, l’appli pour lire autrement, nous vous proposons chaque jour à 17 heures un nouvel épisode du feuilleton littéraire L’Ancre Noire de Tina Bartoli.

Résumé de la saison II (le résumé de la première saison est ici)

Le fils aîné de Jean De Saint Geores s’est réfugié en République tchèque après une vie de chercheur de trésor qui l’amena, notamment, à assister le 8 août 2008 au naufrage de L’Espérance deuxième du nom, avec à son bord Abel et sa classe. Pendant des années ensuite, il chercha en vain la trace de l’épave de ce navire, jusqu’à ce que, visé par une enquête pour pillage d’épave, il se réfugie loin de la mer. Alors qu’il se promène dans un village, un vieil homme lui donne une bible. A l’intérieur de la reliure, il découvre une partie de la correspondance cryptée d’Estienne Lebel, premier propriétaire du manoir de son père, au XVIIIe siècle. En la déchiffrant, il comprend que Lebel avait fait croire au naufrage de la première Espérance pour toucher un pactole de 500 kilos d’or avec l’aide du capitaine Dupasquier à qui il promet la main de sa fille. Malheureusement, le capitaine semble avoir fait naufrage sur le chemin du retour, le 8 août 1788, avec son magot. Le fils De Saint Geores retourne au manoir de son père, où il aperçoit Clémence alors captive, et cherche en vain des détails supplémentaires sur L’Espérance. Il assiste impuissant à l’embrasement du manoir qui avait clos la saison I.

Quelques mois plus tard, en Corse, Clémence est repérée par Octave, l’autre fils de Jean De Saint Geores, accompagné d’un homme à l’allure inquiétante. Elle parvient à leur échapper et à prendre un vol pour le continent. Direction Hyères, où elle retrouve son ex-beau-père et son ex-belle-mère, Daphné, souffrant de la maladie d’Alzheimer. En fouillant les archives de son mari disparu, Clémence tombe sur la correspondance d’Estienne Lebel, armateur de l’Espérance et premier propriétaire du manoir De Saint Geores. En pleine nuit, Daphné prise d’une crise de démence, tente de l’assassiner avant de s’enfuir en mettant le feu à la forêt alentour. Aux urgences, alors qu’elle attend des nouvelles de Daphné, Clémence est prise en chasse par Octave et son complice. Ce dernier rattrape l’autrice et lui demande violemment ce qu’elle sait sur L’Espérance. Octave intervient…

SAISON II, EPISODE 9 – Par-delà le chemin qui mène à Hyères

J’ai récupéré Octave, terrorisé, courant dans le parc du château en flammes.
Nous avons sauté dans la berline noire et avons fui. Je ne savais pas où aller, je n’avais plus de chez-moi depuis longtemps. Alors, j’ai pris la direction de Paris avec Octave et nous nous sommes installés provisoirement dans l’appartement confortable de mon père, dans le 7ème arrondissement.

Lorsqu’il eut repris ses esprits, Octave parla : il était très inquiet pour celle qu’il appelait « maman ».

C’était elle qu’il cherchait lorsque je l’avais trouvé hébété, errant dans le jardin du château ; il l’avait aperçue près du kiosque à musique. Il avait voulu la rejoindre mais, lorsqu’il était arrivé, elle s’était évaporée. Il répétait en boucle : « maman, il faut retrouver maman ». J’étais peiné par le trouble de mon frère, cependant son couplet sempiternel et obstiné n’était pas loin de m’exaspérer. Pour essayer de le débloquer, je lui demandai de me parler de « maman » : il se lança alors dans un descriptif peu cohérent dans lequel il mentionna un tatouage. Comme je ne comprenais rien à ce qu’il me racontait, je décidai de le faire parler de ce dessin pour le forcer à revenir à la réalité :
— Il représentait quoi, ce tatouage ?
— Une ancre.
— Ah, une ancre comment ?
— Noire.
— Et il y avait écrit quelque chose dessus ?
— Oui.
— Quoi ?
— L’Espérance.

Le choc fut tel que j’en oubliai l’état de fragilité de mon frère et le pressai de questions. Je ne réussis qu’à le perturber davantage, jusqu’à le bloquer complètement. Il passa la fin de la journée à taper obstinément sa tête contre le carreau de la fenêtre du salon en répétant: 
— Maman, L’Espérance… Maman, L’Espérance…  

Mais avant cela, au milieu de son discours confus, il m’avait livré une information d’importance : « maman » s’appelait Clémence. Puisque l’Espérance était gravée sur sa peau, se pouvait-il qu’elle ait un rapport avec Abel Duchamp, le malheureux professeur d’histoire que j’avais vu sombrer dans la tempête de ce soir d’août 2008 ? 

— Non, une telle coïncidence est trop énorme pour être envisageable, me dis-je, perplexe.
Malgré le doute, je tapai dans Google « Clémence Duchamp ». Je fus dirigé vers le site internet d’une consultante en management. Je reconnus sans peine le regard croisé l’espace d’une seconde dans la salle à manger du manoir De Saint Geores.
Cette découverte m’abasourdit : qu’est-ce que cette fille faisait dans la demeure de mon père ? Quel étrange lien nous liait tous à l’Espérance ?

Au comble de l’excitation, j’empoignai le téléphone et composai fiévreusement le numéro indiqué. Dès la première sonnerie, une voix aimable décrocha. Je me présentai :

— Bonjour Madame, Joachim De la Vega, je cherche à joindre Madame Duchamp s’il vous plaît.
— Elle est absente, puis-je prendre un message ?
— Pourriez-vous m’indiquer quand elle sera de retour ? C’est très urgent.
— Je ne saurais vous le dire, Monsieur De La Vega, elle est en voyage d’affaires
— Dans ce cas, peut-être pouvez-vous m’indiquer où elle se trouve actuellement ? Je vous le répète, il s’agit là d’une urgence extrême.
— C’est à quel sujet ? 

Je sentais bien que la dame, malgré son amabilité, n’était pas du genre à se laisser intimider et que je n’en tirerai rien, aussi concluais-je courtoisement notre entretien.
Je me demandai alors si la bonhomie d’Octave n’aurait pas raison de la détermination de l’assistante à protéger son employeuse. J’allai le trouver pour lui exposer mon plan. Lorsque j’eus terminé, Octave arrêta enfin de taper sa tête contre le carreau et se tourna vers moi :
— Pourquoi t’y vas pas, toi ? Tu lui feras tes beaux yeux et elle te dira où trouver maman.

Et il se mit à mimer de façon burlesque les facéties d’un séducteur. Nous avons beaucoup ri et cet interlude eut pour effet de le débloquer complètement. Nous imaginâmes alors un plan pour venir à bout de l’assistante zélée.

Le lendemain matin, nous prîmes le chemin des bureaux de Clémence. Octave avait insisté pour enfiler un costume trois-pièces emprunté dans le placard de mon père. Bien qu’il soit manifestement trop petit pour lui, Octave était très fier de son allure et trottinait à mes côtés avec les airs précieux d’un dandy.

À l’entrée de l’immeuble haussmannien, une plaque indiquait que la société de Clémence se situait au deuxième étage. Comme je l’avais escompté, l’ascenseur se résumait à une petite cage de fer qui desservait péniblement les paliers. Arrivés au deuxième, Octave se mit en place, bloquant la porte de l’ascenseur. À deux pas de là, comme dans les cabinets médicaux, une petite plaque indiquait « Sonnez et entrez ». C’est ce que je fis, en prenant bien soin de laisser la porte ouverte. Juste en face, derrière un bureau, se tenait une femme à l’air sévère, bien que courtois. Un petit chevalet posé près du téléphone indiquait « Josette Fatacci, assistante de Mme Duchamp ». Avant même de me présenter, je toussai bruyamment ; c’était le signal pour Octave qui immédiatement se mit à pousser des cris depuis l’ascenseur. La dame se leva d’un bond et se précipita en s’excusant. Octave exécuta le plan préparé à lettre : lorsqu’elle arriva dans la cabine pour lui porter secours, il appuya sur le bouton qui referma la porte sur elle et bloqua l’ascenseur, les serrant ainsi tous deux dans la petite cage de fer. Je bondis alors sur l’ordinateur et consultai ses mails : j’y trouvai beaucoup d’annulations de rendez-vous, de réservations de salle, de messages d’attente. Alors que je percevais la panique gagner la pauvre Josette coincée dans l’ascenseur avec Octave, je fis défiler à toute vitesse la liste des messages. Enfin, je tombai sur un mail d’Air Corsica : un aller simple pour Ajaccio. Parfait ! Me restait à présent à trouver l’adresse à laquelle se cachait Clémence. Quelques messages plus loin, un mail dont l’objet était « Logement » attira mon attention : un homme écrivait à Josette qu’il allait prévenir une certaine Vannina de l’arrivée de Clémence à Muna. Tandis que les cris de Josette commençaient à tirer franchement vers l’aigu, que les appels au calme d’Octave devenaient parfaitement inutiles et que les grilles de la cage de fer malmenées étaient sur le point de céder, j’effectuai une recherche rapide sur Google et découvris que Muna était un petit hameau situé en Corse du Sud, juste au-dessus d’un village nommé Vico. J’avais ce que je cherchais ! Je me précipitai vers l’ascenseur pour libérer mon pauvre frère aux prises avec une Josette en furie. Lorsqu’enfin la porte s’ouvrit, elle se répandit en invectives  et courut se réfugier dans son bureau. Je retrouvai Octave blotti au fond du petit ascenseur, le visage tout griffé, mais l’air goguenard. Il déclara placidement :
— Ça crie beaucoup une femme quand même !
— Ah, mon pauvre Octave, si tu savais ! 

Nous ne pouvions pas prendre l’avion, j’avais peur de me faire repérer et Octave n’avait pas de papiers. Nous traversâmes donc la France à bord de la berline noire. Arrivés à Toulon, je passai seul les contrôles de billets avant d’entrer dans le gros ventre du bateau jaune. Octave était caché dans le coffre. À bord, mon frère voulut acheter un petit cadeau à Clémence, pour fêter les retrouvailles comme il disait. Il choisit un pendentif en forme d’ancre pour rappeler son tatouage. L’idée maladroite de glisser dans la boîte un petit mot proposant de conclure un marché vint de moi ; ce n’était vraiment pas malin. J’aurais mieux fait de laisser Octave écrire « Surprise ! » comme il l’avait suggéré. Je ne suis pas un fin psychologue, en particulier lorsqu’il s’agit d’amadouer une femme. Et ce manque de finesse nous a menés tout droit à la catastrophe : Clémence a fui à toutes jambes. Octave en a été très malheureux, il n’a pas compris sa réaction. S’en suivit un rallye sur les petites routes de Corse ; nous poursuivions Clémence, qui était montée dans le 4 X 4 d’un fou furieux du volant. J’ai eu très peur, pour elle, pour nous. Mais alors que nous la talonnions de quelques mètres seulement, nous la vîmes courir vers la salle d’embarquement : nous avions perdu la bataille. Tandis qu’Octave tapait obstinément sa tête contre la vitre qui nous séparait de Clémence, un grand gaillard en treillis s’approcha de moi et me décocha sans préambule un coup droit à me décrocher la mâchoire. Alors qu’arrivait déjà la police de l’aéroport, j’empoignai Octave et nous détalâmes comme des lapins : hors de question de me faire attraper par les autorités maintenant. Alors que nous traversions l’aérogare à toute vitesse, j’eus le temps de repérer, d’un coup d’œil au tableau d’affichage, que le seul vol en partance était à destination de Hyères.

Nous traversâmes donc la Méditerranée en sens inverse. Mais arrivés à Hyères, que faire ? Clémence avait disparu dans la nature, la retrouver relevait de l’exploit. Mon frère et moi nous morfondions depuis quelques jours dans une triste chambre d’hôtel ; j’étais sur le point de perdre espoir, de renoncer. Je réalisais que je prenais trop de risques dans cette aventure, je n’avais pas envie d’aller croupir en prison pour avoir servi un milliardaire véreux. Et que serait devenu Octave sans moi ? Perdu dans mes sombres pensées, je regardais sans la voir la télévision allumée : un vieil homme témoignait de l’incendie qui ravageait les hauteurs de la ville. Tout à coup, je bondis ; Octave sursauta si fort que le château de cartes qu’il construisait depuis des heures s’envola. Derrière l’homme face caméra, je venais de voir Clémence, tenant la main d’une femme que l’on installait dans une ambulance. Immédiatement, nous sautâmes dans la berline, direction l’hôpital.
(…)

Découvrez le prochain épisode ici même le 13 avril à 17 h ou sur l’appli Rocambole pour iOS ou Android.

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