Vingt-et-unième épisode de « L’Ancre Noire », le roman-feuilleton de Rocambole pour 20 Minutes

« — Mais vous ne connaissez rien à la vie jeune homme, si vous n’avez jamais écossé de petits pois ! s’écria Daphné. — Ed White/Pixabay

En partenariat avec Rocambole, l’appli pour lire autrement, nous vous proposons chaque jour à 17 heures un nouvel épisode du feuilleton littéraire L’Ancre Noire de Tina Bartoli.

Résumé de la saison II (le résumé de la première saison est ici)

Joachim, le fils aîné de Jean De Saint Geores s’est réfugié en République tchèque après une vie de chercheur de trésor qui l’amena, notamment, à assister le 8 août 2008 au naufrage de L’Espérance deuxième du nom, avec à son bord Abel et sa classe. Pendant des années ensuite, il chercha en vain la trace de l’épave de ce navire, jusqu’à ce que, visé par une enquête pour pillage d’épave, il se réfugie loin de la mer. Alors qu’il se promène dans un village, un vieil homme lui donne une bible. A l’intérieur de la reliure, il découvre une partie de la correspondance cryptée d’Estienne Lebel, premier propriétaire du manoir de son père, au XVIIIe siècle. En la déchiffrant, il comprend que Lebel avait fait croire au naufrage de la première Espérance pour toucher un pactole de 500 kilos d’or avec l’aide du capitaine Dupasquier à qui il promet la main de sa fille. Malheureusement, le capitaine semble avoir fait naufrage sur le chemin du retour, le 8 août 1788, avec son magot. Le fils De Saint Geores retourne au manoir de son père, où il aperçoit Clémence alors captive, et cherche en vain des détails supplémentaires sur L’Espérance. Il assiste impuissant à l’embrasement du manoir qui avait clos la saison I. Sauvant Octave de l’incendie, Joachim fuit à Paris. Mais lorsque son frère lui parle de l’ancre tatouée sur l’omoplate de Clémence, il comprend qu’elle est la femme d’Abel, le naufragé de 2008 et se met en tête de la retrouver d’abord en Corse où il retrouve sa trace et la pousse, en la poursuivant, à prendre un vol pour le continent. Puis à Hyères, où la jeune femme a retrouvé son ex-beau-père et son ex-belle-mère, Daphné, souffrant de la maladie d’Alzheimer.

Mais en pleine nuit, Daphné prise d’une crise de démence, tente de l’assassiner avant de s’enfuir en mettant le feu à la forêt alentour. Aux urgences, alors qu’elle attend des nouvelles de Daphné, Clémence est prise en chasse par les deux frères. L’aîné rattrape l’autrice et lui demande violemment ce qu’elle sait sur L’Espérance. Octave intervient…

SAISON II, EPISODE 10 – La fin du rêve d’Abel

Octave pleurait maintenant à chaudes larmes et reniflait bruyamment dans mes cheveux. J’étais moi aussi bouleversée. L’inconséquence de mon attitude vis-à-vis de lui me sauta soudainement en plein visage et me fit l’effet d’une claque. Trop occupée à tenter d’échapper à mes propres démons, j’avais été bien injuste avec ce pauvre garçon. Parce que notre rencontre s’était déroulée dans des circonstances malheureuses, je l’avais fui, sans me rendre compte que j’avais pris une place importante dans son univers étriqué. Alors que fidèlement il m’attendait, je l’avais rejeté. En cet instant, j’eus profondément honte de ma conduite.

Enfin, il se calma et, me tenant par la main, il sourit triomphalement à l’homme au chapeau. Celui-ci avait eu la délicatesse de se tenir en retrait, pour nous laisser notre moment. Qui était-il ? Que me voulait-il ? Octave, rasséréné, se chargea des présentations :
– Maman, je te présente Joachim, mon frère, déclara-t-il fièrement.

Nous nous serrâmes la main, quelque peu confus. Il était grand, solide, l’œil bleu franc, et son style quelque peu dégingandé dégageait un parfum d’aventure.
Octave me serrait la main si fort que je dus me dégager. Il me regardait avec les yeux brillants d’un enfant émerveillé devant le sapin au matin de Noël. Il rayonnait de bonheur, il était si touchant.
– Octave, que s’est-il passé avec ton papa dans la cave du manoir ?
– Le pistolet.
– Oui
– Pan… pan !
– Oui, c’est ça.

Instantanément, toute la joie contenue dans son visage boursouflé disparut et, imperceptiblement, Octave reprit son mouvement de balancier. Son frère lui toucha le bras en signe de soutien et me jeta un regard implorant. Mais Octave poursuivit :
– Il a tiré. Pan… pan !
– Il a tiré sur toi ?
– Il a tiré sur maman… pan… pan ! Maman morte… le lac… non… la cave… peut pas tirer, non pas maman morte, le lac… la cave…

Je sentis que je venais de réveiller de vieux démons qui dépassaient dangereusement le cadre de ma question initiale. À quelle maman Octave faisait-il référence ? Son frère s’était immobilisé et regardait Octave avec stupéfaction, tandis que, l’esprit chancelant de ce dernier repartait dans l’une de ses boucles de crise. Honteuse et paniquée, je pris le parti d’apaiser la situation. Serrant Octave dans mes bras, je le berçai doucement :
– Maman est là, n’aies plus peur Octave. C’est fini, maman est là.

Quand le calme fut enfin revenu, un froid glacial s’était installé entre nous trois, et je me fustigeai mentalement d’avoir ainsi créé ce gouffre.

Alors que nous redescendions en silence les ruelles étroites pour rejoindre l’hôpital où j’avais abandonné le malheureux André, nous le croisâmes dans sa petite Fiat 500 ; Daphné était sagement assise côté passager. Cette rencontre inopinée eut l’effet heureux de faire diversion et ainsi dissiper la tension :
– Hé, Clémence !
– André ! Je suis contente de vous voir ! Comment allez-vous, Daphné ?
André se chargea de la réponse :
– Bien, bien ma nine, elle est solide comme un roc, tu sais. On remonte à la maison, il paraît que les pompiers ont réussi à stopper l’incendie, on est autorisés à revenir… J’espère que nous n’aurons pas trop de dégâts. Mais qui sont ces gaillards qui te servent de gardes du corps ?

Je fis les présentations :
– De vieux amis, retrouvés un peu par hasard.
– J’aime bien les amis ! s’agita tout à coup Daphné en fixant Octave, venez donc à la maison, nous boirons du Spritz !

Tandis que l’homme au chapeau refusait poliment, elle insista lourdement et décida même de descendre de l’auto pour faire le chemin avec nous. André la calma :
– Ne descends pas Daphné, ils vont venir, c’est promis. On se retrouve bientôt à la maison, n’est-ce pas ? déclara-t-il avec un regard aussi appuyé que suppliant à l’adresse des deux hommes.
– Oui Madame, on arrive tout de suite, s’empressa de répondre Octave spontanément.

André enclencha la première et fila à toute vitesse, ne manquant pas d’érafler la petite Fiat à l’angle de la rue.
– Octave ! s’exclama son frère exaspéré, on ne va pas aller chez ces gens qui ne nous connaissent pas et ne savent même pas dans quel état ils trouveront leur maison !
– J’ai promis à la dame, répondit Octave l’air buté. Et maintenant qu’on a retrouvé maman, je ne la quitte plus.

C’était sans appel, et nous n’eûmes d’autre choix que de remonter ensemble le lacis de ruelles tortueuses jusqu’à la maison de mes beaux-parents.

Par chance, seuls les abords du jardin avaient été touchés, l’habitation était intacte. André, soulagé, était encore plus joyeux qu’à son habitude et accueillit les nouveaux arrivants avec chaleur. L’homme au chapeau semblait gêné, mais mon beau-père entreprit de lui faire admirer la vue, lui décrivant avec nombre de détails et d’anecdotes le panorama. Octave prit place en silence à côté de Daphné, que je venais d’installer sur sa chaise longue. Alors que je me dirigeais vers la cuisine pour préparer l’apéritif, je pris un instant pour les observer : Daphné détaillait minutieusement et sans vergogne le pauvre Octave, assis droit comme un piquet sur son petit tabouret. Lorsque je revins avec le plateau, ils n’avaient pas bougé d’un pouce.

Alors que je servais à Daphné son orangeade en affirmant qu’il s’agissait d’un Spritz, celle-ci, sans un regard pour moi, s’adressa à Octave :
– Dites-moi Monsieur, aimez-vous écosser les petits pois ?
–….
– Aimez-vous écosser les petits pois, oui ou non ? Répondez !
Alors qu’Octave, contrit, se recroquevillait sur son petit tabouret, je vins à son secours :
– Daphné, doucement avec Octave, je crois que vous l’impressionnez. Octave, est-ce que tu sais écosser les petits pois ?
Celui-ci répondit par la négative d’un signe de tête approximatif.
– Mais vous ne connaissez rien à la vie jeune homme, si vous n’avez jamais écossé de petits pois ! s’écria Daphné. Venez avec moi au potager, je vais vous apprendre.
C’est ainsi que naquit la passion d’Octave pour les petits pois et la grande amitié qui allait le lier à ma belle-mère. Dans les jours qui suivirent, ils ravagèrent le potager d’André, raflant toute la récolte de pois verts, pour le seul plaisir de les écosser ensemble. Je dus ensuite retourner au marché tous les jours pour leur fournir de quoi assouvir leur passion commune. Leurs deux mondes solitaires s’étaient rencontrés pour former un étrange duo vacillant et magnifique.

Un soir, alors que je contemplais le soleil rouge descendre lentement entre les Îles d’Or, le frère d’Octave vint me retrouver sur la terrasse sous le pin. Il s’assit sans un bruit sur le muret de pierre et se plongea avec moi dans le spectacle fascinant de la fin du jour. Les étoiles scintillaient maintenant, timides, et je devinais son regard posé sur moi, silencieux. Je lui souris. À l’évidence, il voulait me dire quelque chose d’important, mais ne s’y résolvait pas. Je l’encourageai doucement :
– Dites-moi…
Il prit son temps, puis :
– J’ai assisté au naufrage de votre mari.

La coïncidence me frappa d’abord en plein visage : le fils du monstre qui m’avait séquestrée avait assisté à l’évènement qui avait fait basculer ma vie. Sans que nous le sachions, un lien ténu nous reliait donc tous depuis longtemps. La croisée des destins est un mystère qui nous échappe, pensai-je éberluée. Puis, vint la douleur, et elle balaya tout sur son passage. Je croyais avoir le cœur brisé. L’annonce de cette nouvelle le pulvérisa. Je pensais avoir assez souffert. Le coup de poignard que je venais de recevoir m’apprit qu’il n’en était rien. Mais je devais savoir, pour enfin espérer tourner la page. Alors d’une voix éteinte, je m’entendis prononcer ces mots, qui d’avance, me terrifiaient :
– Racontez-moi.

C’est ainsi que, dans la pénombre, la voix grave et douce de l’homme au chapeau me conta la fin tragique du rêve d’Abel. Curieusement, j’accueillis avec un grand calme le récit de la nuit de tempête qui avait ravagé ma vie un soir d’été dix ans plus tôt. Lorsqu’il eut terminé, je le remerciai et, levant les yeux vers lui, dans un souffle :
– Demain, nous parlerons de l’Espérance.

Il opina doucement et se retira sans bruit. Étrangement, ces mots agirent sur moi comme un baume et j’eus la sensation diffuse, qu’enfin je pourrai faire le deuil d’Abel. Ce soir-là, sans le savoir, Joachim m’avait offert l’avenir.

Le lendemain matin, nous nous enfermâmes tous les deux dans le petit bureau d’Abel. Joachim paraissait fasciné par les recherches et tous les documents récoltés par mon mari ; lui au moins savait lire les cartes maritimes, et les termes techniques d’historien employés par Abel n’avaient pas de secrets pour lui.

Son savoir et son assurance me rassuraient, je sentais qu’avec lui le mystère qui entourait le navire fantôme était enfin à portée de main. C’est ainsi qu’il m’apprit, au travers des différentes missives codées, l’insoupçonnable histoire cachée de L’Espérance et le stratagème malicieux imaginé par le capitaine Dupasquier pour sauver la compagnie de son employeur, et ainsi obtenir la main de sa fille Laure. Je découvris aussi la teneur de l’étrange lettre retrouvée dans la serviette de cuir, que je n’avais su interpréter : il s’agissait de la réponse positive de l’armateur à la proposition de trafic du capitaine : « J’ai bien reçu votre courrier daté du 15 juin 1787… », etc.

J’étais impressionnée par l’étendue des connaissances de Joachim, envoûtée par cette improbable histoire vieille de plus de 200 ans. Elle démontrait qu’à travers les temps, les préoccupations de l’Homme ne changent pas : l’argent, l’amour, la vie, la mort. Oui, j’étais fascinée par cette antique aventure qui ressemblait tant à nos existences d’aujourd’hui.
Cependant, trop de questions restaient sans réponses : pourquoi Lebel, en reproduisant la réplique de l’ancre par la suite, avait-il inscrit « 1788 », alors que le navire était entré à son service un an plus tôt ? D’autre part, comment pouvait-il savoir avec précision la date exacte du naufrage du Laure ? Et surtout, où dormaient les 500 kg d’or depuis plus de deux siècles ?

Passée l’euphorie de la découverte, un découragement soudain m’envahit : L’Espérance était loin de nous avoir livré tous ses secrets.

Alors qu’il replaçait les lettres de l’armateur dans la serviette de cuir, Joachim fronça les sourcils ; il plongea la main jusqu’au fond de la petite sacoche et en extirpa une feuille jaunie pliée en quatre. Avec toutes les précautions d’usage, il l’ouvrit : c’était une dernière lettre du Capitaine Dupasquier, datée de mars 1788, expédiée depuis le Sénégal à l’adresse de sa promise : Laure Lebel.
Joachim la déchiffra à haute voix :

« Tendre Laure,
Mes idées me pressent vers vous, mon immortelle bien-aimée, attendant du destin de savoir s’il nous écoutera et j’en fais la promesse : je graverai notre espérance dans l’avenir. Chaque jour qui passe me rapproche du jour heureux où vous serez mienne et l’impatience me brûle plus encore que le soleil accablant de Gorée. Car les charmes de l’incomparable Laure embrasent continuellement mon cœur d’une flamme ardente et lumineuse. Attendez petite Laure, je viens, je vole, je suis déjà là. »

En repliant le billet il sourit, puis plaisanta sur le vocabulaire ampoulé de l’art de déclarer sa flamme au XVIIIe siècle.

Je me gardai bien de le lui révéler, mais ces mots anciens restèrent pour moi la plus belle déclaration d’amour qu’il m’ait été donné d’entendre.

(…)

Découvrez le prochain épisode ici même le 14 avril à 17 h ou sur l’appli Rocambole pour iOS ou Android.

0 partage