VIDEO. «Vous allez faire jurisprudence», l’épineux procès de l’opération anti-migrants de Génération Identitaire

Des membres de Génération Identitaire lors d’une opération anti-migrants dans les Hautes-Alpes — ROMAIN LAFABREGUE / AFP

  • Des militants de Génération Identitaire ont organisé une opération anti-migrants au printemps 2018, en présence de leur avocat. 
  • Le procureur de la République a estimé qu’ils avaient enfreints la loi en jouant les faux gendarmes. 
  • Lors du procès ce jeudi, leur avocat a estimé que le délit n’était pas constitué. 

Dans sa chemise blanche impeccable, du haut de ses 26 ans, il s’est présenté, seul, à la barre. Ils étaient pourtant trois prévenus, aux casiers judiciaires fournis, à être convoqués par le tribunal correctionnel de Gap  après avoir participé au printemps 2018 à une opération anti-migrants en montagne, à la frontière franco-italienne. Mais c’est seul que Clément Gandelin, président de Génération Identitaire est venu répondre des accusations qui leur sont reprochées. Enfin, répondre : le militant a décidé de ne faire aucune déclaration pendant les quatre heures d’audience… ou presque.

« Je souhaiterais garder le silence tout au long de cette audience, étant donné que ce procès n’est rien d’autre que politique, affirme-t-il dans la petite salle du tribunal des Hautes-Alpes, à l’ouverture de l’audience. Pour preuve, nous n’avons jamais, durant notre opération dans les Alpes, dit que nous prenions la place de la police. » Un silence en guise de « stratégie », expliquera-t-il plus tard aux journalistes, auxquels il répondra aux questions sans trop se faire prier.

Des enquêteurs « bleus Schtroumpfs » ?

Ce jeudi, six mois de prison ferme ont été requis contre Clément Gandelin, alias Clément Galant, Romain Espino, 26 ans, porte parole de Génération Identitaire, et un organisateur actif, Damien Lefèvre (dit Rieu), 29 ans, par ailleurs attaché parlementaire du député RN Gilbert Collard. Tous trois pourraient également se voir priver de leurs droits civiques pendant cinq ans. Le procureur de la République de Gap, Raphaël Balland, a requis par ailleurs l’amende maximum de 75.000 euros contre l’association elle-même, soit la peine maximum qu’encourait la structure dans ce dossier.

Le 21 avril 2018, Génération identitaire avait monté une spectaculaire opération au col de l’Echelle, point de passage de nombreux migrants dans les Hautes-Alpes : une centaine de personnes vêtues de la même doudoune bleu « schtroumpf » pour reprendre les mots de la présidente, deux hélicoptères – de location –, une banderole géante, et une « frontière symbolique » matérialisée dans la neige par des grillages en plastique. Dans les semaines suivantes, ils avaient mené également des maraudes pour intercepter des migrants et les mener aux gendarmes, et tenté d’identifier les passeurs.

« Mais de quel droit »

« Votre objectif, c’était de dire : regarder, nous, on peut faire le boulot de l’Etat, lance le procureur de la République au cours de son réquisitoire. On peut surveiller les frontières, faire des enquêtes pour prouver que les passeurs sont des délinquants, appréhender des migrants lors de maraudes. Nous, on le fait. Mais de quel droit ? »

C’est bien la question au cœur de cette audience : en organisant une telle « mission », qui a coûté pas moins de 35.000 euros, Génération Identitaire a-t-il enfreint la loi ? L’opération avait été organisée en présence d’un avocat… Celui-là même qui défendait les intérêts des prévenus, ce jeudi.

Violences et confusion

Le procureur de la République de Gap Raphaël Balland avait ouvert, peu après les faits, une enquête pour déterminer si des violences avaient été commises sur les migrants. Des témoignages en ce sens ont été rapportés par l’association Tous Migrants, qui a demandé à se constituer partie civile dans ce dossier. Mais, faute de preuve recevable par la justice, l’enquête avait été rapidement classée sans suite sur ce chef d’accusation.

Puis, après publication d’une note du ministère de la Justice, Raphaël Balland a poursuivi les trois militants pour « activités exercées dans des conditions de nature à créer dans l’esprit du public une confusion avec l’exercice d’une fonction publique » (article 433-13 du Code pénal). Autrement dit : les militants se seraient fait passer pour des policiers tout au long de leur présence dans les Hautes-Alpes.

« Vous allez faire jurisprudence »

Pour Raphaël Balland, les militants ont créé « de l’enfumage et de la confusion » lors de la démonstration du 21 avril. Ils se sont arrogé une mission « d’enquête » lors de leurs maraudes, et presque de « police judiciaire » en recherchant ceux qui aident les migrants. Leur accoutrement et leur vocabulaire auraient de plus alimenté cette confusion avec d’éventuelles forces de l’ordre, selon le procureur. Et de reconnaître, en s’adressant à la présidente du tribunal : « On est dans une situation totalement inédite. Je ne me cache pas derrière mon petit doigt. Vous allez faire jurisprudence. »

« La confusion, elle est précisément du côté du ministère public », estime Me Lambert, avocat de Génération Identitaire, pour qui « le délit n’est pas constitué ». « Nous sommes plus dans une pièce de théâtre médiatico-politique que dans un vrai procès pénal » tacle-t-il. Et de déclarer, devant les journalistes : « Le ministère de la Justice est venu tirer l’oreillette du procureur pour lui dire : il y a cette infraction-là auquel tu n’avais pas pensé. En réalité, le procureur n’avait pas envie qu’on lui reproche d’avoir condamné d’un côté certains et laisser libre les autres, ceux de Génération Identitaire ».

En décembre, sept militants pro-migrants ont été condamnés pour avoir facilité l’entrée sur le territoire français de migrants, suite à l’opération menée par les militants de Génération Identitaire, au cœur des débats de ce jeudi. La décision concernant ces activistes de l’ultradroite a été mise en délibéré au 29 août.

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