VIDEO. Une carrière normande occupée durant le Débarquement redécouverte 70 ans après

L’une des rares photos montrant les civils qui se sont réfugiés dans la carrière Saingt, à Fleury-sur-Orne (Calvados), en juillet 1944, pour fuir les bombardements. — C.Marcigny

  • Dans le cadre des Journées nationales de l’archéologie, qui se tiennent ce week-end, 20 Minutes a été invité à visiter un site exceptionnel : la carrière Saingt, à Fleury-sur-Orne, au sud de Caen (Calvados).
  • Au moment du Débarquement, les lieux ont été habités par des civils qui fuyaient les bombardements.
  • Son existence n’a été redécouverte que soixante-dix ans plus tard, en 2014. L’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) a alors entrepris d’étudier le site.

On nous demande de ne pas trop donner de détails sur l’emplacement du site. Parce que son accès impose des mesures de sécurité. Parce que sa valeur pourrait attiser la curiosité des pilleurs militaria*. Parce que le quotidien de ses riverains n’a pas à être perturbé. Nous nous contenterons donc d’indiquer que l’objet de notre déplacement en Normandie se situe sur la commune de Fleury-sur-Orne, à une vingtaine de minutes au sud de Caen (Calvados).

Fin mai, à l’approche des 10e Journées nationales de l’archéologie (JNA), qui se tiennent les 14, 15 et 16 juin (lire l’encadré), l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) a offert à quelques médias seulement, dont 20 Minutes, un voyage souterrain, dans le temps. Destination : l’une des anciennes carrières de calcaire de Caen. La promesse : être quasiment les premiers, et les derniers, à pénétrer dans un lieu vierge de tout occupant depuis soixante-dix ans.

Un lotissement, une plaque d’égout, une descente sécurisée

Entre deux rangées de pavillons, un bout de pelouse sur laquelle est posée une baraque de chantier. A ses pieds, bien rangés, des baudriers que l’on enfile tant bien que mal. On vous entend ricaner, mais n’est pas spéléo qui veut. Pour le casque et les gants, ça s’est mieux passé (quand même). Quant à la combi blanche façon « Experts », pas le temps de vérifier si elle nous sied. On a pris un peu de retard sur le programme et la descente dans les entrailles de Fleury-sur-Orne ne se fait pas en un claquement de doigts.

L'accès à la carrière Saingt nécessite des mesures de sécurité. Sous terre, l'obscurité, l'humidité et des vestiges de la Seconde Guerre mondiale. L’accès à la carrière Saingt nécessite des mesures de sécurité. Sous terre, l’obscurité, l’humidité et des vestiges de la Seconde Guerre mondiale. – J.Bossart/PicMonkey

On entre dans la baraque de chantier. Une plaque d’égout a été déplacée. Un trou béant d’1,50 m de large apparaît. Dix-huit mètres plus bas, les pieds s’enfoncent dans un sol boueux. Il fait humide, froid et noir. Pour s’éclairer, c’est sur sa lampe frontale qu’il faut compter. L’espace est vaste, profond, haut de plafond.

Un ancien squat ?

La déambulation commence, dans un silence de cathédrale à peine perturbé par le ploc ploc des gouttes d’eau. On prend à droite, à gauche, tout droit, en posant précautionneusement les pieds sur le sol irrégulier et glissant. Surgissent des cônes de signalisation. « Faites attention, ils délimitent les vestiges », prévient Cyril Marcigny, archéologue à l’Inrap et responsable de l’opération. On approche du but, un peu excités.

A la libération de Caen, les civils, qui avaient vécu pour certains deux mois dans la carrière, ont tout laissé derrière eux. Soixante-quinze ans après, voici ce qu'il reste de leur vie rudimentaire à 20m sous terre : une tête de poupon, des bouteilles en verre, des chaussures, des couverts... A la libération de Caen, les civils, qui avaient vécu pour certains deux mois dans la carrière, ont tout laissé derrière eux. Soixante-quinze ans après, voici ce qu’il reste de leur vie rudimentaire à 20m sous terre : une tête de poupon, des bouteilles en verre, des chaussures, des couverts… – J.Bossart/PicMonkey

A terre, disposés en vrac, des bouteilles en verre sales, des chaussures en cuir rabougries, un seau rouillé. Un peu plus loin, on distingue une tête de poupon, des débris d’assiettes, de petites fioles ou encore des bouchons de bière en porcelaine… On y est. Un peu circonspects, il faut l’avouer. L’endroit a l’air d’un squat déserté depuis belle lurette. Cyril Marcigny et son acolyte Vincent Carpentier, historien et archéologue à l’Inrap, apportent alors leur éclairage, passionnant.

Jusqu’à un millier de personnes

Le 6 juin 1944, Dwigth D. Einsenhower déclenche l’opération Overlord, plus connue sous le nom de Bataille de Normandie. Les combats au sol et les bombardements poussent la population civile à fuir ou à trouver refuge dans des abris de fortune. Parmi ces derniers, les carrières de la plaine de Caen. A Fleury-sur-Orne, les frères Saingt, brasseurs de leur état, décident d’ouvrir leurs quelque 2 ha d’entrepôts souterrains aux réfugiés. Près de 300 personnes y vivront de manière régulière. Elles seront un millier au plus fort des combats. Le 19 juillet 1944, Caen est libérée. Et par la même occasion les « habitants » de la carrière Saingt. Un journaliste canadien, témoin de leur retour à l’air libre, décrira des « civils comme des hiboux, certains en habits de nuit, d’autres en costume ». De leur séjour confinés à vingt mètres sous terre, ils ne rapporteront rien, laissant sur place, et en l’état, paillasses, ustensiles de cuisine, joujoux, vélos… A l’issue de la guerre, les frères Saingt font obturer la carrière.

Pendant soixante-dix ans, son accès fut interdit. Son existence intrinsèquement liée à la grande histoire aurait pu rester dans l’oubli si, au début des années 2000, Laurent Dujardin, chercheur associé au Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales (Craham) et spécialiste de l’étude des carrières, n’avait redécouvert la galerie avec le spéléologue Damien Butaeye. L’Inrap a tout de suite été interpellé.

Les spécialistes de l'archéologie du Débarquement : Vincent Carpentier, à gauche, et Cyril Marcigny, à droite. Les spécialistes de l’archéologie du Débarquement : Vincent Carpentier, à gauche, et Cyril Marcigny, à droite. – J.Bossart

L’action préventive de l’Inrap

Créé en 2001 et placé sous la tutelle des ministères de la Culture et de la Recherche, l’Inrap a pour mission de fouiller partout sur le territoire métropolitain et en outre-mer les sites archéologiques mis en danger par l’aménagement du territoire (emplacement de ZAC, voie ferrée…). Chaque année, ses agents réalisent 1.800 diagnostics et plus de 2000 fouilles pour le compte des aménageurs publics ou privés. « On essaie de concilier, par cette action préventive, l’aménagement pour les futures générations et la préservation de la mémoire », résume son président, Dominique Garcia, archéologue professeur des universités. La carrière de Fleury-sur-Orne, elle, est un exemple remarquable du nouveau champ de recherches que l’archéologie investit depuis une décennie, celui des conflits contemporains, avec une spécialité, le Débarquement.

« Depuis des années, on trouvait de façon systématique sur le sol de Normandie des vestiges liés aux combats, à la présence des troupes et à la vie des civils, retrace Vincent Carpentier, auteur avec Cyril Marcigny de Archéologie du Débarquement (Ed. Ouest-France). Il y a cinq ans, on a décidé de regrouper toutes ces découvertes, de les enregistrer dans les bases de données publiques de l’Etat, de fonctionner en partenariat avec les universités françaises et étrangères qui travaillent sur ces sujets. » L’enjeu est double : « Etablir un corpus de données, sachant qu’elles sont amenées à disparaître [par l’érosion naturelle, le pillage, l’urbanisme…], et en mener l’exploitation scientifique de manière à proposer une histoire revisitée qui permette d’éclairer certaines zones d’ombre qui subsistent, tant au niveau du mode de vie des militaires que sur la façon dont les populations ont dû endurer l’événement et s’y adapter. » Concrètement, il s’agit de faire se confronter deux réalités : celle scientifique et celle, plus sensible, des témoins encore vivants, chacune pouvant apporter un nouvel éclairage sur l’autre.

Pas de fouille au sens strict du terme

A Fleury-sur-Orne, les premières études ont commencé en 2015. « L’équipe s’est efforcée de ne pas voir de photos et d’archives déjà connues de la carrière, ni de lire de récits de témoins, de manière à avoir un regard uniquement archéologique sur les traces présentes, explique Cyril Marcigny. Dès le début, on a travaillé, toutes proportions gardées, comme dans une grotte ornée du paléolithique : on n’a pas eu d’intervention directe sur les objets, on n’a pas fouillé. Il ne s’est agi que d’observation et d’enregistrement numérique. »

Pour ce faire, trois techniques de relevés non invasives ont été utilisées : la lasergrammétrie, avec l’Institut national des sciences appliquées (Insa) de Strasbourg, a permis de relever les volumétries générales (les parois, les sols…) ; la photogrammétrie des sols, toujours avec l’Insa, a produit des données en 2D et en 3D ; le pointage des objets (700 au total) a renseigné une base de données. Ce n’est qu’après cette première phase que les chercheurs ont cherché à savoir si leur interprétation était fiable par rapport aux souvenirs qu’en gardaient les témoins encore vivants. L’un d’entre eux a même eu l’occasion de redescendre dans la carrière. Le gros lot, c’est Yvette Lethimonnier, 81 ans, qui l’a remporté.

L’organisation de la vie sous terre

Agée de 11 ans en 1944, elle était la fille de l’un de ceux qui ont organisé la survie à 20 m sous terre. Ses souvenirs ont permis aux archéologues de l’Inrap de mieux comprendre les comportements sociaux dans cet endroit confiné. « Pour se nourrir, les réfugiés ont pu compter sur l’implication des deux brasseurs Saingt, commence Cyril Marcigny. Avec des ouvriers, ils partaient en maraude à l’extérieur pour récupérer des bêtes mortes ou traire des vaches (…). Les aliments étaient cuits dans les sceaux en fer, qui servaient de foyers. Ils étaient remplis de braises ramenées de l’extérieur, car on ne pouvait pas faire de feu dans la carrière. »

Pour boire, les civils ont aussi pu compter sur les réserves en bière des frères Saingt. On comprend mieux pourquoi tant de bouchons en porcelaine jonchent le sol. Une boisson qui leur a évité de consommer de l’eau croupie, et donc de tomber malades. Pour retrouver un semblant d’intimité, les familles organisaient des zones de vie sur des espaces aplanis et délimités par des tentures ou des draps suspendus par des fils. D’autres emplacements étaient consacrés à l’infirmerie ou à la célébration de la messe. Les archéologues ont aussi réalisé que les différents objets militaires (badges, éclats d’obus, douilles) servaient de jouets aux enfants. Au fil de leurs semaines d’études (trois par an), les chercheurs de l’Inrap sont parvenus à avoir une vue d’ensemble et documentée de la vie dans la carrière, qui, après notre visite, a été définitivement fermée.

Une visite virtuelle lors de la Fête de la science

Elle le restera durant cinq ans, afin « de devenir un observatoire de la décomposition des objets, annonce Cyril Marcigny. Mais la maquette 3D qu’on a réalisée va nous permettre de revenir sur le site sans avoir à y descendre et l’abîmer davantage. On va pouvoir, avec un casque de réalité virtuelle, aller sur un sol particulier, reprendre des mesures, se mettre sous des angles de vue que l’on ne pouvait pas avoir physiquement… » Une aventure que le grand public va pouvoir lui aussi vivre, car la maquette 3D doit être achevée pour la Fête de la science (du 5 au 13 octobre en métropole et du 9 au 17 novembre en outre-mer).

Une modélisation en 3D de la carrière Saingt, où se sont réfugiés des civils durant la Bataille de Normandie, va permettre au public d'en effectuer une visite virtuelle. A chaque objet pointé apparaîtront des explications. Une modélisation en 3D de la carrière Saingt, où se sont réfugiés des civils durant la Bataille de Normandie, va permettre au public d’en effectuer une visite virtuelle. A chaque objet pointé apparaîtront des explications. – Inrap Une modélisation en 3D de la carrière Saingt, où se sont réfugiés des civils durant la Bataille de Normandie, va permettre au public d'en effectuer une visite virtuelle. Une modélisation en 3D de la carrière Saingt, où se sont réfugiés des civils durant la Bataille de Normandie, va permettre au public d’en effectuer une visite virtuelle. – Inrap

Intitulé « Refuge 1944 », le projet d’études de Cyril Marcigny sur la carrière Saingt a obtenu le Prix musée Schlumberger 2019. Ce concours régional de culture scientifique et technique vise à encourager les démarches innovantes des équipes de recherche normandes. Les travaux de l’équipe de l’Inrap vont de fait devenir une référence unique pour réexaminer, apporter un autre éclairage et une meilleure compréhension des sites archéologiques plus anciens, comme les grottes refuges de la Protohistoire, notamment.

Après deux heures de visite, notre groupe remonte à la surface, et dans son époque, la gorge pas trop nouée, mais l’esprit éclairé.

* Les utilisateurs de détecteurs de métaux spécialisés dans l’une des deux guerres mondiales qui écoulent les objets qu’ils découvrent sur des sites de vente en ligne.

Un millier de rendez-vous en France et en Europe

L’événement, organisé par l’Inrap, sous l’égide du ministère de la Culture, propose un millier de manifestations organisées partout en France. A découvrir, par exemple, la fosse à coquillages du Lomer à Pénestin (Morbihan), les collections d’archéologie du musée Emile-Chénon à Châteaumeillant (Cher), les anciennes mines de cuivre du Thillot (Vosges), le Jardin antique méditerranéen à Balaruc-les-Bains (Hérault)…

Le temps fort : la tenue d’une dizaine de villages de l’archéologie, pour découvrir la discipline ainsi que les dernières avancées de la recherche, à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), Lyon (Rhône), Toulouse (Haute-Garonne), Troyes (Aube)…

A noter que, pour cette dixième édition, les JNA s’ouvrent à l’Europe et proposent différents rendez-vous en Angleterre, en Belgique, au Portugal, etc.

Le programme complet est à retrouver sur http://journees-archeologie.fr.

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