VIDEO. Rentrée littéraire : Fatou Diome parle d’un fantôme dont « la présence est plus forte que celle des vivants » dans « Les Veilleurs de Sangomar »

Fatou Diome — Astrid di Crollalanza

  • Fatou Diome publie un nouveau roman, Les Veilleurs de Sangomar, en hommage aux victimes de la tragédie du Joola, qui a fait 2000 morts en 2002 au Sénégal.
  • L’héroïne du roman, une jeune veuve, vit son deuil à Sangomar.
  • Cette histoire est, pour l’autrice, une manière de parler de sa vocation d’écrivaine.

Fatou Diome ne s’est jamais vraiment remise de la catastrophe du Joola. Ce ferry a coulé au large du Sénégal en 2002, faisant plus de 2.000 morts, pour 65 rescapés. L’enquête n’a jamais défini les responsabilités de ce drame, mais ce n’est pas ça qui a intéressé Fatou Diome pour son nouveau roman Les Veilleurs de Sangomar : « Au Sénégal, on a tous été touchés. 2.000 morts, pour un pays comme le nôtre, c’est un mort dans chaque famille, parce que les familles sont grandes. Je ne me suis pas intéressée à l’enquête autour du naufrage. Je ne voulais pas aller au tribunal mais dans le huis clos de la chambre à coucher. »

Dans la chambre à coucher de Coumba, très jeune veuve, et mère, dont le deuil, sur l’île de Sangomar, est le corps et le cœur du roman. « Je voulais raconter la douleur de vivre avec des béances, qui nous a tous touchés ou nous touchera un jour. Pourtant, je n’aime pas les histoires tristes ! Je ne voulais pas qu’on voit en Coumba juste une veuve. Elle est en rébellion, elle n’est pas dans un tombeau de mémoire, elle est active et elle sème des rêves pour sa vie future. »

Parler au mort plus vivant que les vivants

Au travers du deuil de Coumba, Fatou Diome raconte la situation des deuils de femmes au Sénégal, la place étouffante de la religion, les commérages des jaloux. Elle raconte aussi la magie qui entoure cette île du Sénégal où, à la nuit tombée, esprits et djinns apparaissent. « C’est un lieu de mon enfance, j’y allais très souvent. Mon grand-père n’avait pas peur alors je n’avais pas peur. Au contraire, je voulais attendre le crépuscule pour voir les fantômes… Moi, je les trouve gentils. Quand je suis là-bas, je retrouve la petite fille que j’étais, je fais la folle. »

Coumba est suspectée de folie par les habitants de Sangomar parce qu’elle parle à voix haute, la nuit. Elle parle à son mari, qui lui répond. « C’est un amour frais, passionné. Elle peint un homme parfait, qui n’a pas eu le temps de démériter. Sa présence est plus forte que celle des vivants, ils sont complices, elle s’en remet à son conseil. Elle passe pour une folle parce qu’elle parle la nuit. Mais on la suspecte de ne pas bien faire ses prières. Les femmes doivent faire leurs prières en murmurant. Mais quand elle parle à son mari, elle parle fort, parce que lui, il existe. »

Des voix dans la tête

Les Veilleurs de Sangomar est ainsi l’occasion pour l’autrice de raconter sa vocation d’écriture. Jeune poète et romancière en herbe, Fatou Diome a eu les mêmes problèmes. « J’écrivais des histoires que j’inventais. On me demandait « qui t’a raconté ça ? » Et je répondais « je l’ai entendu dans ma tête ». Alors on pensait que j’entendais des voix… »

Plusieurs années plus tard, autrice reconnue, Fatou Diome a encore des problèmes de reconnaissance de son travail. « Si j’ai le malheur de faire une métaphore avec deux images, on me ressort toujours l’arbre à palabres. Quand j’écris une nouvelle, on dit que je fais de jolis contes. Mais je ne suis pas une conteuse, je suis une écrivaine. On ne regarde pas mon style, on oublie ma formation en poésie parce que je suis noire. »

En espérant que les esprits, ceux des lectrices et lecteurs, pas ceux de l’île de Sangomar, évoluent, Fatou Diome continue de voir dans l’écriture un refuge. « Coumba survit parce qu’elle s’échappe de sa tête. La réalité est trop étriquée pour elle. Elle écrit, parce que l’écriture, les cahiers, c’est honnête. Elle veut raconter à sa fille, sincèrement, la vérité de son amour pour son père. Moi, quand j’écris, je suis tranquille, je n’ai pas peur. » Ni des djinns, ni de personne.

Culture

VIDEO. Rentrée littéraire : Laurent Binet offre une revanche aux perdants de l’histoire (et à la culture geek) dans « Civilizations »

Culture

Comic Con Paris : « On ne peut pas traduire « fuck fuck fuck » par « putain putain putain » », explique Eloïse de la Maison

0 partage