VIDEO. Loup : Comment les scientifiques luttent contre les fake news sur cet animal mythique

Un loup dans le parc du Mercantour, en novembre 2012 (illustration). — V. Hache / AFP

  • Le loup n’attaque pas l’homme, ne vide pas les forêts du gibier et n’a pas été réintroduit par les autorités.
  • Voilà quelques unes des fausses informations que les spécialistes du loup doivent sans cesse combattre. 

De notre envoyé spécial à Draix (Alpes-de-Haute-Provence),

Elle court, elle court, la rumeur. Plus vite encore que le loup, pourtant capable d’avaler 25 kilomètres par jour. « Demain, ce sera nos enfants », lance un éleveur en nous montrant trois photos de brebis saignées dans la neige. Sur Facebook, une militante pro-loup écrit que les gardes de l’ONCFS ont « secrètement tué un louveteau » dans la station de ski de Valberg. Le maire de Draix, Pascal Serra, nous affirme que « c’est l’ONCFS qui a réintroduit le loup, avec des lâchers, car ils se sont fait déborder par les mouflons. Il leur fallait un prédateur. » Trois exemples en deux jours de reportage. Trois fake news.

« Il y a énormément de contre-vérités qui circulent, c’est un aspect qui fait malheureusement partie du dossier loup. C’est un sujet passionnel, donc on bascule tout de suite dans l’irrationnel. Tout est permis, les pires déclarations, les pires fantasmes », déplore Nicolas Jean, ingénieur spécialiste du loup à l’ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage).

Les trois exemples cités plus haut comptent parmi les fausses informations les plus fréquentes sur le loup. En réalité :

  • Le loup n’attaque quasiment jamais l’homme. « Depuis son retour en France (dans les années 1990), on n’a constaté aucun cas d’agressivité sur l’homme, rappelle Nicolas Jean. La rage, qui fait perdre toute inhibition au loup, a été éradiquée en France depuis 30 ans. Et avec la densité de gibier, les loups sont loin d’être affamés. Les dernières attaques recensées dans des pays développés sont l’œuvre de loups affamés, dans des zones extrêmement isolées du Canada et de l’Alaska. »
  • Le louveteau de Valberg est bien vivant (et en convalescence). « On a sauvé ce jeune loup qui était malade et qui s’était réfugié dans la station de ski. Les gens nous ont insultés car ils nous ont vus avec la carabine. Mais en fait, on l’a endormi avec une seringue hypodermique et on l’a placé dans un centre de soins », indique Raphaël, membre de la « brigade loup de l’ONCFS. »
  • Les loups n’ont pas été réintroduits par l’ONCFS. « On a prouvé par des analyses génétiques que la population italienne s’est étendue en France. C’est un retour naturel », martèle Nicolas Jean.

Chargé de ce dossier sensible, cet ingénieur de l’ONCFS fait ce qu’il peut pour lutter face aux rumeurs – comme en septembre, quand un média local a annoncé qu’un loup a attaqué des promeneurs, alors qu’il s’agissait d’un renard. « Nous avons fait une grosse enquête pour prouver cela, mais nous n’avons pas une armée de communicants derrière, reprend Nicolas Jean. Nous sommes biologistes, pas experts en communication ! »

« J’apporte des preuves en vidéo, des cas concrets »

Sur le terrain, ses agents, membres de la célèbre « brigade loup », font eux aussi un important travail de vulgarisation. Après une journée passée sur les crêtes à la recherche du loup, ils doivent répondre aux inquiétudes des habitants, persuadés qu’un « randonneur se fera bouffer un jour. » Olivier, membre de la « brigade loup », rappelle que « même en recherche au sang sur des animaux blessés, on n’a jamais vu de loup agressif en France. »

Les agents de l'ONCFS sont habilités pour tirer les loups qui menacent des toupeaux. Les agents de l’ONCFS sont habilités pour tirer les loups qui menacent des toupeaux. – J. Saint-Marc / 20 Minutes

A chaque conférence qu’il donne, l’éthologue suisse Jean-Marc Landry​ doit se livrer au même travail de sape contre les fausses infos : « On me dit souvent que les loups français sont des hybrides de chiens, qu’ils attaquent systématiquement l’homme et qu’ils vont vider les forêts du gibier. Tout ça est faux ! » Il n’a pas vraiment de secret pour lutter contre les fake news, juste des armes de scientifique : « J’apporte des preuves concrètes, notamment grâce à des vidéos. Et quand je ne sais pas, je le dis, ça rassure les gens. »

« L’ignorance s’est développée »

Le loup reste en effet une espèce peu connue en France : « Deux générations ont vécu sans le loup, absent du territoire entre 1930 et 1990. L’ignorance s’est développée, l’imaginaire aussi », explique Nicolas Jean, de l’ONCFS. Son institution, « entre le marteau et l’enclume » est critiquée de toute part : les pro-loups lui reprochent de tuer ces canidés, qui restent protégés en France ; les éleveurs assurent que les autorités n’en font pas assez contre le prédateur. De nombreux agriculteurs pensent ainsi que l’ONCFS sous-estime le nombre de loups sur le territoire. « Il y a bien plus que 530 loups en France, c’est évident » : on a entendu cette phrase une demi-douzaine de fois en 48 heures de reportage dans les Alpes.

Une meute de loup est installée sur les hauteurs de Draix, dans l'arrière-pays dignois. Une meute de loup est installée sur les hauteurs de Draix, dans l’arrière-pays dignois. – J. Saint-Marc / 20 Minutes

« La méthode de l’ONCFS est l’une des meilleures au monde en matière de recensement, assure Jean-Marc Landry. Mais les responsables politiques français font une erreur en réclamant un nombre exact de loups, car ils vivent essentiellement en meute. Le nombre d’individus dans chacune peut fluctuer d’une année à l’autre. » Les pressions sont fortes, aussi, pour établir où se trouve le « front de colonisation », c’est-à-dire les nouveaux endroits où le loup est présent.

Des « fake news » depuis la Bible

« L’ONCFS communique mal, ils sont parfois dans un déni qui ressemble à de la désinformation par omission », accuse Jean-Luc Valérie, photographe animalier qui se passionne pour le loup. Sa page Facebook « L’Observatoire du Loup » affirme ainsi que des loups sont présents en Charente ou en Bretagne, ce que dément l’ONCFS. « Pour l’instant, nous n’avons aucune preuve de présence avérée dans ces régions », répond Nicolas Jean.

« Un naturaliste amateur ou un agriculteur peut raconter n’importe quoi, alors que si c’est l’ONCFS qui le dit, il y a tout de suite des conséquences politiques », rappelle Jean-Marc Landry, qui évoque une anecdote surprenante : « Selon une rumeur, il y avait un loup dans le bois de Boulogne, car une carcasse de chevreuil avait été retrouvée. L’ONCFS a démontré qu’il avait été attaqué par un chien. Sans leur rigueur, on verrait du loup partout ! »

Car l’animal fascine – au moins autant qu’il inquiète. « Le christianisme s’est servi de l’image du loup pour incarner le mal, car le prédateur qui s’attaquait aux brebis pouvait concerner tous les peuples », retrace Jean-Marc Landry. Les fake news sur le loup remonteraient donc jusqu’à la Bible. « J’ai l’impression que l’homme a besoin d’un réceptacle pour ses propres vices, conclut le scientifique. L’humain a besoin d’un exutoire, d’un ennemi. Le loup n’est-il pas, finalement, une sorte de miroir de ce que nous sommes ? »

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