VIDEO. « Les jeux « Shenmue » sont un miroir tendu au joueur », pour son créateur Yu Suzuki

«Shenmue III» reprend les aventures de Ryo là où il les avait laissées il y a maintenant 18 ans — Deep Silver

  • « Shenmue III » est attendu depuis près de 20 ans par les fans.
  • Les premiers « Shenmue » sont des jeux cultes et en leur temps révolutionnaires, avec un monde ouvert, un gameplay libre, proche d’une simulation de vie.
  • Son créateur Yu Suzuki met la notion de liberté et de choix au cœur du jeu vidéo. 

Il y a des arlésiennes du jeu vidéo, et il y a Shenmue III. Le jeu est attendu depuis près de 20 ans, au point de faire chanter à PNL : « J’attends rien des hommes à part Shenmue ». Sorti en 1999 sur la Dreamcast de Sega, le premier Shenmue était une petite révolution en soi. Non par son histoire (un ado adepte d’arts martiaux veut venger la mort de son père), mais par son univers ouvert et son gameplay libre. Le joueur pouvait s’y battre, via les premiers QTE, mais aussi passer du temps à la salle d’arcade, travailler au port, collectionner les figurines, prendre le bus, ou regarder ce petit monde s’agiter jour et nuit, vivre tout « simplement ».

Il s’agit à l’époque du jeu le plus cher de l’histoire, mais aussi d’un flop commercial retentissant. La suite, deux ans plus tard, ne fait pas mieux, et met un coup d’arrêt à la franchise. Au fil des années et des projets avortés, Shenmue s’impose comme une licence culte, avant-gardiste, et son troisième épisode une légende, une chimère, puis  une réalité  avec un Kickstarter record, un coproducteur français… et du retard. Mais il est bien là, depuis mardi, et son mythique créateur Yu Suzuki (Out Run, Virtua Fighter) était là aussi à Japan Expo. 20 Minutes l’a rencontré.

A l’origine du premier « Shenmue », vous vouliez faire un jeu de rôle dans l’univers de « Virtua Fighter ». Comment le projet a évolué pour devenir « Shenmue » ?

Je voulais surtout me lancer un nouveau défi : créer un RPG sur console, quelque chose que je n’avais encore jamais fait. Et pourquoi s’inspirer de Virtua Fighter, prendre des éléments préexistants ? Par sécurité. On s’est dit que ce serait plus simple d’utiliser une licence connue, mais au milieu de développement, on a pris conscience que cette aventure pouvait exister en tant que telle, qu’on pouvait créer une nouvelle franchise. De plus, à l’époque, Sega avait besoin d’un jeu vitrine, un titre puissant, pour mettre en avant la Dreamcast.

La notion de liberté est au cœur du jeu, mais littéralement, puisque le mode de jeu s’appelle F.R.E.E. pour « Full Reactive Eyes Entertainment ».

C’est exact. La liberté a toujours été, et est toujours le mot-clé. Mon objectif avec Shenmue était de me différencier totalement du cinéma. Un jeu vidéo est interactif, c’est sa nature, et moi, je voulais être « full interactive », que le joueur puisse vraiment interagir avec tout. Même pendant une cinématique, il peut bouger la caméra. Je ne me suis pas fixé de cadre, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir, humain et technique. C’était ma seule limite.

« Shenmue » est un jeu vidéo, mais également une simulation de vie ?

Il y a de ça. Pas exactement bien sûr, mais après avoir créé beaucoup de jeux en 3D, je voulais ajouter une nouvelle dimension : le temps. Il s’agit d’une notion essentielle. Dans la vie de tous les jours, le temps change, le monde évolue non pas en trois mais en quatre dimensions. Les gens ne restent pas plantés au même endroit, à rien faire, ils vont dormir, manger, travailler… Je voulais rendre compte de cet état de constante évolution.

« Assassin’s Creed Odyssey, « Red Dead Redemption 2, « Cyberpunk 2077 »… Les jeux d’aujourd’hui, les open world, les action-RPG, doivent-ils beaucoup à « Shenmue » ?

Pour être tout à fait honnête, je joue très peu aux jeux vidéo, je ne suis donc pas le mieux placé. Mais il est vrai que lors des salons et autres événements, je vois les trailers et démonstrations des jeux AAA, et c’est devenu impressionnant ce dont ils sont capables. Moi, je préfère les jeux ultra-réalistes, qui s’ancrent dans la vie quotidienne, et même la recréation de la vie. D’autres créateurs s’épanouissent dans la fantasy, les mondes imaginaires, et proposent des œuvres géniales.

Que s’est-il passé après « Shenmue II », pourquoi a-t-il fallu attendre près de 20 ans avant le troisième épisode ?

C’est difficile à expliquer, il s’est passé beaucoup de choses. Je ne préfère pas m’étendre.

« Shenmue III » prend-il en compte les évolutions narratives et techniques ?

A l’époque des premiers Shenmue, nous commencions déjà à atteindre les limites de ce que les machines étaient capables de produire. Mais forcément, lorsque j’ai commencé à imaginer Shenmue III il y a 20 ans, je ne pouvais savoir de quoi serait fait le jeu vidéo d’aujourd’hui. Le jeu n’est donc plus exactement le même. Mais comme pour Virtua Fighter. Si vous prenez le premier et le cinquième jeu, cela n’a plus rien à avoir, l’un donne l’impression d’une baston entre boîtes de carton, alors que l’autre met en scène des combattants réalistes. Mais le concept général reste le même.

L’idée n’était pas de tout révolutionner, de proposer du jamais vu aux joueurs, mais plutôt de leur offrir ce que je n’avais pas forcément pu avec les premiers jeux. Ils étaient très libres, mais aussi très structurés, avec un script à suivre, alors qu’avec Shenmue III, les joueurs peuvent choisir la façon ils feront avancer l’histoire. Chaque expérience de joueur est différente des autres. Par exemple, un joueur peut gagner de l’argent en coupant du bois, s’acheter ensuite une canne à pêche, revendre le poisson, faire des paris pour ramasser encore plus, pour finalement acheter des techniques, s’entraîner, et battre l’ennemi en mano a mano. Tout est lié, les événements s’imbriquent naturellement, et je ne vous ai donné qu’un chemin possible parmi des centaines d’autres. Shenmue est le miroir du joueur, il reflète votre manière de jouer, et donc un peu de vivre.

Vous avez dit qu’à la fin de « Shenmue III », Ryo n’en serait qu’à la moitié de son histoire… mais vous voulez rendre fous tous les fans ?

Les fans ont toujours su qu’il y aura onze chapitres au total, donc, non, Shenmue III n’est pas la fin, mais il nous en rapproche. J’aurais pu essayer de condenser tout en un jeu, mais cela aurait gâché l’expérience. Je ne sais pas si je peux déjà le dire, mais je pense déjà à la suite.

N’avez-vous pas réfléchi à finir « Shenmue » via un autre média, un film, une série ?

J’y ai forcément pensé, oui, à des films, séries, mangas…. Tout était possible. Mais j’avais commencé en jeu, et je voulais le finir comme ça. Cette interactivité est unique, au cœur du projet, donc tant c’est possible, autant le faire. Sinon, j’aurais trouvé une autre solution.

Le projet avorté « Shenmue Online » n’aurait-il pas été le Saint Graal pour vous ?

Je n’ai pas le droit de vous répondre sur Shenmue Online, désolé. Mais oui, le jeu en ligne offre des possibilités infinies. Je n’ai jamais abordé ou pensé Shenmue III comme un possible Shenmue en ligne, je me suis focalisé sur l’expérience solo. Un jeu en ligne demande beaucoup de travail, et je ne suis pas sûr que j’aurais pu garder mon cap de départ.

« Shenmue » est l’œuvre de votre vie, quelle vision du monde voulez-vous partager avec cette franchise ?

J’ai voulu revenir à l’essence même du jeu vidéo. Il y a trop de jeux où le joueur est pris par la main, on lui dit quoi faire, et finalement il n’est pas libre dans ses décisions. Shenmue est un jeu dont le joueur découvre l’histoire, le gameplay, la nature, par lui-même. D’où une certaine pureté et une sensation de liberté. Après, le mot « liberté » peut faire peur, c’est comme dire aux joueurs : « voilà, maintenant, débrouillez-vous ! ». Ils n’ont plus l’habitude de chercher par eux-mêmes, mais avec un minimum d’investissement, on découvre le véritable charme des jeux comme Shenmue.

C’est comme au restaurant. Si vous demandez au serveur qu’est-ce qu’il vous conseille, et qu’il vous répond « prenez n’importe quoi, tout est bon ». Vous serez embêté, car les gens n’aiment pas hésiter, ont peur d’avoir une mauvaise expérience. Mais peut-être que votre choix suivant sera positif, et le plat délicieux. Sauf que cette différence entre mauvaise et bonne expérience, vous l’aurez expérimenté vous-même, les émotions ressenties seront plus fortes, décuplées, que si le serveur vous avait conseillé un plat, que si tout vous était donné prémâché. Shenmue est un jeu différent des autres, un jeu qui n’est pas compris par tout le monde.

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