VIDEO. Lanceur d’alerte : « A force de voir ces fœtus morts à l’abattoir tous les jours, on devient fou »

Lanceur d’alerte: «Cette image est restée gravée dans ma tête» — 20 Minutes

  • Maltraitance en Ephad, risques sanitaires, dysfonctionnements du système politique… Ces hommes et ces femmes ont permis de dévoiler des scandales jusqu’ici ignorés du grand public.
  • Cette semaine, Mauricio Garcia Pereira, ancien ouvrier à l’abattoir de Limoges pendant sept ans, nous raconte son combat contre l’abattage de vaches gestantes, une pratique légale mais très controversée.

Héros pour certains, traîtres pour d’autres, les lanceurs d’alerte mettent au jour des dysfonctionnements ou des actes répréhensibles et en payent souvent le prix fort. Seuls face à une entreprise, à des lobbys, à des laboratoires pharmaceutiques et même parfois face à l’Etat, ils signalent une menace ou un préjudice au nom de l’intérêt général. 20 Minutes leur donne la parole. Cette semaine, Mauricio Garcia Pereira, ancien ouvrier à l’abattoir de Limoges, nous raconte son combat contre l’abattage des vaches pleines, une pratique légale mais très controversée.

« La première fois que j’ai vu un veau mort, je me suis dit « ce n’est pas possible. Il doit s’agir d’un accident. Comment pourrait-on sciemment tuer une vache qui a un veau si mignon dans le ventre ? » Si j’avais su à mon arrivée…. Quand j’ai commencé à l’abattoir, je galérais depuis trois ans. J’étais divorcé, père de deux jeunes garçons. Je n’avais pas de travail fixe. Je dormais chez des amis ou dans ma voiture. Je n’avais pas toujours de quoi payer la pension alimentaire de mes enfants donc, parfois, il m’arrivait de demander de l’argent à mes parents, en Espagne.

Alors en 2010, quand j’ai entendu qu’ils cherchaient des personnes pour travailler à l’abattoir, je n’ai pas hésité une seule seconde. La fille qui recrutait les intérims m’avait demandé si j’avais peur du sang, de l’odeur de la mort. J’avais répondu non. J’ai grandi dans la plus grande ferme de Galice. Ce n’est pas trois vaches suspendues qui allaient me faire peur. Et surtout, on m’avait dit que si je me donnais à fond, je pouvais avoir un CDI.

« J’avais besoin de travailler alors je n’ai pas posé plus de questions »

Dès les premiers mois, j’ai commencé à voir des choses vraiment dégoûtantes. A l’époque, j’aspirais la moelle épinière des bœufs. A côté de moi, un collègue travaillait à la triperie. Il ouvrait le ventre des vaches et les vidait. Régulièrement, je le regardais faire tomber la panse et les tripes mais un jour, j’ai vu cette grosse poche rose tomber du ventre de la vache. Un veau en est sorti. Je n’ai pas vraiment compris ce qu’il s’était passé. J’ai demandé à mes collègues si cela arrivait fréquemment. On m’a répondu « oui, c’est comme ça. » Pour eux, c’était banal. Je leur ai dit « Et ça ne vous dégoûte pas les gars ? » et ils m’ont rétorqué « Si, mais bon, on a des problèmes plus importants. » J’étais en intérim à l’époque. J’avais besoin de travailler alors je n’ai pas posé plus de questions.

Comme je ne passais pas mon temps à côté d’eux, il m’arrivait d’oublier cette histoire. Mais en 2013, j’ai pris le poste en triperie. Là, je passais la journée à faire le tri entre les boyaux, la panse et la rate. Le premier jour, j’ai ouvert l’utérus d’une vache avec un couteau et j’ai vu un veau de près d’un mètre, gisant, gluant dans son liquide amniotique. J’étais choqué. Il devait peser 25 kg. Je n’arrivais même pas à le soulever. Puis, j’ai appelé mon chef. Je lui ai dit « Chef, il y a un problème ! » Il m’a regardé et son visage s’est assombri. Il a hurlé « T’es un PD ou t’es un homme ? » J’ai fini par pousser le veau jusqu’à la poubelle sur le plan de travail glissant.

« A force de voir ça, tous les jours, on devient fou »

Cette opération, je l’ai répétée tous les jours. Plusieurs fois par jour. On jetait quotidiennement dix à quinze veaux à la poubelle. Je me disais « Comment c’est possible ? » On est en France. En plus, il s’agit de vaches de la race limousine. C’est une race de prestige. On place ces bovins dans des concours. Il y a des chefs cuistots qui ne jurent que par la race limousine ! Et ils la paient cher en plus. Ils sont tous d’accord avec ça ? Qu’on tue une vache, qu’on l’ouvre en deux, qu’on jette son gosse à la poubelle et qu’on en fasse un steak ?

Plus les mois passaient, plus je devenais fou. On ne peut pas sortir indemne quand on fait ce boulot pendant des années. On passe la journée dans la merde, le sang, les cris, la puanteur. Sans compter le mépris et les insultes. A force de vivre ça, de voir ces fœtus morts tous les jours, on devient fou. On devient carrément cinglé. Je me posais des questions en permanence. Mais en fait, tout ça, c’est pour l’argent. Une vache pleine est plus lourde et elle se vend donc plus cher. J’ai essayé de demander à mes chefs pourquoi on faisait ça. Tout ce qu’ils trouvaient à me dire, c’était « baisse la tête, ferme ta gueule et fais ton boulot. Si t’es pas content, dégage ! »

Un jour, j’ai craqué. J’ai emprunté un téléphone à un ami parce que je n’en avais pas à l’époque. Je suis entré avec dans l’abattoir et j’ai pris des photos des veaux morts. De retour à l’appartement, je les ai montrées à mon fils de 15 ans. Il m’a dit « non mais c’est quoi ça ? C’est horrible. Vous faites ça à l’abattoir ? Il faut que tu fasses quelque chose papa ! » Le problème, c’est que je ne savais pas à qui m’adresser.

« Les gens trouvent ça scandaleux ? Je vais leur montrer ce qu’on fait nous ici ! »

Et puis un jour, alors que je regardais le JT de 20 heures, j’ai vu en gros titre :  « scandale dans un abattoir du Var ». J’ai augmenté le volume sonore et j’ai entendu qu’ils parlaient de l’association L214. Les mêmes images tournaient en boucle. On voyait un homme en train de frapper un agneau à la tête avant de l’arracher parce qu’elle était restée coincée. Puis un autre homme qui balançait des agneaux dans le bac du couloir de la mort. Je me suis dit « Les gens trouvent ça scandaleux ? Je vais leur montrer ce qu’on fait nous ici ! »

Le lendemain, en rentrant du travail, j’ai tapé « L214 » sur Google. Je n’avais jamais entendu parler de cette association avant la veille. Je suis allé dans « contact ». J’ai hésité. Je me suis dit « j’appelle ou je n’appelle pas ? » Puis j’ai pris mon téléphone et j’ai composé le numéro. Je ne me suis pas présenté. J’ai juste dit que je travaillais dans l’un des plus grands abattoirs de France. « Je ne vous dis pas qui je suis ni où je travaille. Je vous envoie juste deux photos. Si ça vous intéresse, vous me rappelez et je vous raconte tout. »

Un membre de l’association m’a rappelé deux minutes plus tard. On a travaillé ensemble durant six mois. Il est venu chez moi avec une autre membre. Ils m’ont prêté une petite caméra que j’ai cachée dans mes poches pendant quatre mois, durant l’été 2016. A la rentrée, on a préparé le montage et en novembre, la vidéo est sortie.

Arrêts maladie

Les membres de l’association avec qui je travaillais ne voulaient pas révéler mon identité. Ils ne voulaient pas qu’il m’arrive quelque chose. Mais il était hors de question que je me cache. Je voulais qu’à l’abattoir, ils sachent que c’était moi. Pendant trois mois, c’était l’euphorie. Je suis passé de l’anonymat total à des passages quotidiens à la radio et à la télé. J’ai même été approché par La France Insoumise en vue des élections européennes. J’étais 34e sur leur liste.

Le jour où l’affaire a éclaté, il était hors de question que je remette les pieds à l’abattoir. Je souhaitais négocier mon départ avec la direction mais eux voulaient que je retourne travailler. Alors je me suis mis en arrêt maladie. Puis j’ai enchaîné les arrêts maladie. J’ai vu le médecin du travail puis la psychologue, qui m’a dit que je n’étais pas prêt psychologiquement à y retourner. J’ai été déclaré « non-apte » puis licencié.

Depuis, je galère. Je suis au chômage et j’ai perdu mon logement. Qui va m’embaucher après ce que j’ai fait ? Tout le monde me connaît à Limoges. Certaines personnes me soutiennent et c’est en partie pour ça que je continue. Mais la majorité me déteste : l’abattoir, la mairie, les grossistes, les éleveurs… Beaucoup d’anciens collègues se sont retournés contre moi alors que je pensais qu’ils allaient me défendre. On m’a traité de bâtard, de merde.

Trois ans après cette histoire, je me sens un peu mieux. Je dors plus. Mes cauchemars se font plus rares. Mais j’irai vraiment mieux le jour où plus aucune vache gestante n’entrera dans un abattoir, ni en France, ni dans la communauté européenne. Je veux la mise en place d’une directive européenne. Pour l’instant, tout ce qu’interdit le Parlement européen, c’est le transport de vaches qui ont déjà accompli au moins 90 % de leur gestation. Mais ce règlement n’est pas du tout respecté. Tous les jours, des vaches accouchaient dans l’abattoir où je travaillais. Tant qu’il n’y aura pas d’interdiction totale, je ne lâcherai pas.

Depuis que j’ai quitté l’abattoir, je ne mange plus de viande rouge. J’ai pris conscience qu’il fallait qu’on diminue au maximum notre consommation de viande. J’ai même essayé de devenir végan mais j’ai fini à l’hôpital. Je respecte les personnes qui suivent ce régime, mais moi je l’avais fait un peu n’importe comment.

J’aimerais ouvrir un restaurant végétarien à Limoges. Je l’appellerais « La transition ». Ce serait plus qu’un restaurant : un lieu de vie, ouvert du matin au soir. Il y aurait un coin médiathèque et bibliothèque avec des ouvrages et des films sur la cause animale et l’écologie. J’ai tout le projet dans ma tête. Je suis en train de préparer mon dossier et j’ai lancé une cagnotte pour récolter de l’argent. On verra si j’ai de la chance. »

Société

VIDEO. Lanceur d’alerte : « Ce dentiste mutilait des gens, en particulier des femmes. Ce n’était pas possible ! »

Société

VIDEO. Lanceur d’alerte : « Le fait que j’ai eu cinq tumeurs cérébrales, c’était typique du traitement par Androcur »

20 secondes de contexte

Le 3 novembre 2016, l’association L214 a porté plainte contre l’abattoir de Limoges. La plainte a été classée sans suite quatre mois plus tard.

Contacté par 20 Minutes, José Machado Ferreira, directeur général de l’abattoir de Limoges depuis août 2019, assure que personne ne l’a alerté sur la présence de vaches gestantes dans son abattoir depuis sa prise de fonction. « Dans cette affaire, il n’y a eu aucune condamnation. La pratique est légale. Les salariés de l’abattoir n’ont pas manqué à la loi. Nous avons beaucoup de contrôle et si manquement il y avait eu, ils auraient été constatés. De plus, les salariés de l’abattoir ont dû tout encaisser alors que ce ne sont pas eux les responsables. Nous, nous recevons seulement les bêtes achetées par les industriels auprès des éleveurs et nous les abattons. L’abattoir ne décide pas de l’arrivée sur son site de telle ou telle vache. C’est à l’agriculteur de savoir si sa vache est pleine quand il la fait enlever par un transporteur. » Trois ans après l’affaire, le directeur de l’abattoir veut désormais « tourner la page ».

8 partages