Victoires de la musique 2022 : « C’est important d’être encore plus connectés avec la créativité du moment »

Si tous les téléspectateurs auront les yeux tournés vers Stromae, président d’honneur des Victoires de la musique vendredi, un autre président se cache derrière cette 37e cérémonie : Stéphane Espinosa. Directeur général du label Polydor (Universal), il a succédé cette année à Romain Vivien à la tête de la présidence des Victoires, pour un mandat de deux ans. Comme son prédécesseur, il poursuit la volonté d’atteindre la parité au sein du collège des votants et défend lui aussi la présence de « non-professionnels » parmi eux.

Son arrivée s’accompagne également de la création de la nouvelle catégorie « album le plus streamé », qui remplace ainsi celle du « single le plus streamé » en 2021. A quelques jours des Victoires, 20 Minutes a interviewé Stéphane Espinosa, sur les axes de sa présidence, sur les spécificités de cette cérémonie, mais aussi les critiques dont elle a fait l’objet.

Avec quel état d’esprit reprenez-vous le flambeau de cette présidence ?

Avec un état d’esprit positif parce que pour les moi les Victoires c’est quelque chose de très important. C’est un moment où l’on fait une espèce de bilan de l’année et où les révélations ont pour la première fois l’opportunité de faire une prestation à une heure de grande écoute. Pour moi c’est un truc essentiel, ça fait un petit moment que je travaille dans la musique et les Victoires ont toujours eu un rôle important pour beaucoup d’artistes en développement. Ce n’est pas un passage obligé mais c’est vrai que c’est quelque chose qui souvent peut aider des artistes à trouver leur public. Pour moi c’est une cérémonie qui a donc deux rôles : faire une photographie de l’année passée et nous présenter les talents de demain.

L’an dernier, on avait pu sentir le poids de la crise sanitaire sur le secteur culturel lors de cette cérémonie. Cela risque d’être le cas encore cette année après cet hiver difficile pour les artistes ?

On espère tous que ce sera le début de la libération. Les nouvelles sont plutôt bonnes et on espère que les semaines à venir soient celles de la vraie réouverture où l’on puisse retourner à des concerts normalement. Ce sera peut-être le moment qui redonnera le top.

Après les annonces des nommés, les Victoires ont reçu quelques critiques, notamment sur un certain resserrement vers des artistes très marqués chanson française au détriment d’autres registres. Comment analysez-vous cela ?

Ça nous paraissait vraiment important d’être justement encore plus connectés avec ce qui se passe et avec la créativité du moment. C’est pour ça qu’on a décidé de créer les Victoires des albums les plus streamés pour un artiste masculin et pour une artiste féminine, ce qui nous donne aujourd’hui SCH (Julius II) et Aya Nakamura (AYA). Cela nous permet d’aller vers plus de modernité et peut-être plus d’ouverture artistique. Il y a aussi Orelsan qui est un artiste urbain, Angèle qui est plus pop que chanson… Enfin pour moi c’est assez ouvert cette année. Après on peut toujours progresser, on réfléchit naturellement à ce qui pourrait faire évoluer les choses de manière positive. Mais là je trouve ça assez représentatif de ce qui s’est passé cette année. Il y a toujours des gens plus ou moins contents mais avec cette Victoire des albums les plus streamés la musique urbaine n’est pas mal représentée.

L’apparition de cette catégorie a fait débat aussi. Le média Yard a estimé qu’il s’agissait d’une catégorie « purement mathématique qui n’a aucun poids d’estime ». Quelle est la raison d’être de ces catégories ?

C’était d’être connecté à la créativité et d’être un peu plus moderne. C’est vraiment l’intérêt aujourd’hui pour moi.

Mais comprenez-vous ces critiques ?

L’année dernière il y avait déjà le single et je trouve intéressant aussi de pondérer le jugement avec quelques données objectives.

Dans « Sept à huit », l’artiste Grand Corps Malade a fait part de sa frustration de ne pas se voir nommé, et a pointé du doigt le système de vote et la répartition entre les votants et les maisons de disques. Comprenez-vous sa frustration ?

Je peux comprendre parce que c’est vrai que ça a été un des grands succès de cette année. Après, il a gagné l’année dernière [Mais je t’aime avec Camille Lellouche a été élue « chanson originale » en 2021], l’album était sorti. Cette année il aurait pu être nommé en « artiste de l’année » mais plus en « album de l’année ». Cela montre aussi que les Victoires sont importantes pour les artistes et c’est pour ça que ça doit être leur cérémonie. Il se trouve que les votants ont peut-être décidé de voter pour des albums sortis cette année. En fait ça peut être le problème quand on a des succès comme ça qui s’étalent sur deux ans, les professionnels ont pu considérer que c’était un disque de l’année d’avant. J’entends sa frustration et je la comprends mais je pense que c’est un artiste important et qu’il en gagnera d’autres.

Tous les artistes nommés se produisent en live lors de cette cérémonie. Cette spécificité explique-t-elle en partie que le nombre des nommés par an est restreint dans chaque catégorie, et limite ainsi une plus ample représentation de la diversité musicale ?

Ce n’est pas quelque chose qu’on prend en considération. Par exemple en album il y a cinq nommés – au lieu de trois pour les autres catégories –, justement parce qu’on voulait qu’il y ait plus de diversité et ouvrir à plus d’albums. Après je ne pense pas que ce soit lié à ça. Ce qu’on peut un peu reprocher c’est le fait qu’il y ait pas mal de doublons, et ça c’est vraiment dû aux choix des votants. L’album d’Orelsan a vraiment marqué, pareil pour ceux de Juliette Armanet, Clara Luciani, Feu ! Chatterton… J’ai l’impression que les votants ont eu envie de les féliciter dans toutes les catégories et c’est pour ça qu’il y a quelques doublons. Il y a eu des albums forts que les gens ont tenus à nommer et mettre en avant.

Une autre problématique a été soulignée, notamment par Rokhaya Diallo. Dans un tweet elle a pointé du doigt le fait que seule une artiste non blanche figurait parmi les nommés, et dans la seule catégorie qui n’est pas soumise au vote du jury. Quel est votre point de vue sur cette question qui touche également à la diversité ?

Quand je pense diversité je pense vraiment diversité musicale et je suis pour qu’il y en ait de plus en plus. Je suis arrivé cette année et pour moi il y a deux choses super importantes : la parité des votants, aujourd’hui on est à 54 % d’hommes et 46 % de femmes et on va tout faire pour y arriver. Deuxièmement, une plus grande diversité, mais ça dépend aussi des sorties et nous sommes un peu tributaires du marché malheureusement. On réfléchit justement à ce qui pourrait améliorer ça avec les catégories et les votants.

Ce seront les axes de réflexion de votre présidence ?

Ce sont mes deux grands axes oui et on réfléchit à ce qu’on peut faire. Après, comme je vous le disais, nous sommes aussi tributaires des sorties et selon les années tel genre musical peut être plus marqué qu’un autre. Mais on a conscience de ça et on travaille dessus pour essayer de progresser l’année prochaine.