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« Urgences » arrive sur Netflix : à rattraper pour les jeunes.

La série Urgences, qui a été diffusée pour la première fois sur NBC en 1994, compte 15 saisons et 331 épisodes. Elle a remporté 22 Emmy Awards et a enregistré des audiences dépassant les 35 millions de téléspectateurs par épisode aux États-Unis.

« NFS, chimie, iono »… Ces trois termes peuvent sembler étrangers aux plus jeunes, mais ils ont longtemps résonné comme une formule familière dans des millions de foyers. Ce jargon médical, échangé rapidement entre deux portes battantes, incarne l’esprit de Urgences. Alors que l’intégrale (15 saisons, 331 épisodes) est disponible dès ce mardi sur Netflix, 20 Minutes rappelle comment cette série des années 1990 a transformé la télévision et influencé les séries contemporaines.

Deux noms du cinéma derrière cette révolution

Au cœur de cette révolution se trouvent deux figures emblématiques du cinéma : Michael Crichton, créateur de la série, et Steven Spielberg, producteur exécutif dans ses débuts. Ces deux personnalités, au sommet de Hollywood, étaient déjà portées par l’énorme succès du box-office, Jurassic Park. À cette époque, il était rare de voir des cinéastes de ce calibre s’impliquer dans la télévision, à part de rares pionniers comme David Lynch avec Twin Peaks, ou Alfred Hitchcock avec Alfred Hitchcock Presents.

Avant « Urgences », le genre médical stagnait

Lorsque Urgences fait son apparition sur NBC en 1994, les séries médicales sont généralement très conventionnelles : Marcus Welby, M.D. présente un médecin de famille rassurant, Docteur Doogie suit un jeune prodige, Chicago Hope privilégie les grands discours, et des feuilletons comme General Hospital se concentrent sur des intrigues romantiques. La dureté du réel est largement omise. Seules M*A*S*H, qui satirise un hôpital militaire pendant la guerre de Corée, et St. Elsewhere, qui propose une vision plus faillible des médecins, préfigurent une approche plus mature.

Un réalisme brut qui défie les conventions

Et puis surgit ce service d’urgences à Chicago, filmé comme un champ de bataille : caméra à l’épaule, dialogues qui se superposent, médecins en courant, patients en détresse, sang, tension, décisions difficiles. Au Cook County Hospital, le docteur Mark Greene (Anthony Edwards) tente de trouver le sommeil, distrait par le mouvement inlassable des infirmières. La caméra saisit cette chorégraphie : gestes rapides, visages fatigués, voix pressantes. Urgences ne dépeint pas des héros mais des soignants confrontés à la réalité. Mark Greene explique au jeune interne John Carter (Noah Wyle) qu’il existe deux types de médecins : ceux qui évacuent leurs émotions et ceux qui les retiennent. Cette phrase résume parfaitement l’essence de la série.

Un réalisme hérité de Michael Crichton, ancien étudiant en médecine, qui puise dans ses propres expériences pour construire un univers crédible, précis et bien documenté. Un choc esthétique qui a introduit un nouveau langage télévisuel : il ne s’agit plus de regarder une série, mais d’y être immergé.

Des médecins loin d’être parfaits

Un médecin arrive ivre au travail, une infirmière lutte contre une dépression, un autre s’effondre dans un couloir. Véritable série chorale, Urgences suit les docteurs Peter Benton (Eriq La Salle), Mark Greene, Susan Lewis (Sherry Stringfield), John Carter, Doug Ross (George Clooney) et l’infirmière Carol Hathaway (Julianna Margulies), des soignants aussi investis que faillibles. Ils doutent, font des erreurs, échouent et craquent. Les erreurs ont des conséquences et les traumatismes perdurent. Urgences établit ainsi une idée nouvelle : sauver des vies ne signifie pas être indemne de blessures émotionnelles.

Chaque cas représente un dilemme moral

La série pose aussi des questions cruciales : doit-on soigner quelqu’un qui refuse les soins ? Jusqu’où prolonger la vie ? Que faire lorsque les ressources sont insuffisantes pour tous ? Profondément sociale, Urgences reçoit les pauvres, les riches, les sans-abri, les immigrés, les criminels, les enfants et les personnes âgées dans les mêmes couloirs. Chaque vie mérite la même attention. Ce réalisme social, presque politique, renforce l’attachement du public.

Un phénomène culturel colossal

Bien avant que cela devienne commun, Urgences brise la barrière entre le cinéma et la télévision. La série propulse George Clooney, alors peu connu, au rang de sex-symbol mondial. Sally Field, Ewan McGregor, Alan Alda ou encore Ray Liotta font des apparitions mémorables. Quentin Tarantino, fraîchement récompensé par sa Palme d’Or pour Pulp Fiction, réalise un épisode, tandis que Jonathan Kaplan, réalisateur de Les Accusés, en signe plusieurs. En 1997, la série frappe fort avec un épisode (« Ambush », saison 4) entièrement réalisé en direct.

Avec 22 Emmy Awards et 123 nominations, des audiences dépassant les 35 millions de téléspectateurs par épisode aux États-Unis et près de 6 millions en France sur France 2 en prime time, Urgences devient un phénomène mondial. Sa renommée est telle que Friends invite George Clooney et Noah Wyle à incarner des médecins séduisants pour Rachel et Monica.

Urgences n’est donc pas seulement une ancienne série médicale. C’est celle qui a rendu la télévision plus dynamique, réaliste et humaine. Et si les séries contemporaines vont vite, font mal et touchent les émotions, c’est peut-être parce qu’un jour, quelqu’un a commencé par dire : « NFS, chimie, iono ».