Universités : Pourquoi l’augmentation des frais d’inscription revient encore dans le débat

Revoilà le serpent de mer qui provoque à chaque fois des sueurs froides aux étudiants et à leurs enseignants. Et cette fois-ci, c’est Emmanuel Macron qui en est à l’origine. Jeudi, lors de la clôture par visioconférence du congrès de la Conférence des présidents d’universités, il a estimé que la France ne pourrait « pas rester durablement dans un système où l’enseignement supérieur n’a aucun prix pour la quasi-totalité des étudiants, où un tiers des étudiants sont considérés comme boursiers, et où pourtant nous avons tant de précarité étudiante, et une difficulté à financer un modèle beaucoup plus financé par l’argent public que partout dans le monde ».

Une phrase qui a fait l’effet d’une bombe dans la communauté universitaire et a réussi à mettre d’accord toutes les oppositions contre elle. Car le principe des droits d’inscription peu élevés à la fac est l’un des piliers de l’Enseignement supérieur en France et permet une forme d’égalité concernant l’accès aux études.

Déjà, en 1986…

Mais ce débat est loin d’être récent, comme le souligne Frédéric Dabi, le directeur général de l’Ifop : « Déjà, en 1986, le projet de loi Devaquet prévoyait de laisser aux universités la possibilité de fixer librement leurs frais d’inscription, en respectant une fourchette nationale ». Mais ce texte avait été abandonné après des manifestations monstres dans la rue. En 2017, François Fillon, lorsqu’il était candidat LR à la présidentielle, relançait l’idée dans une interview à L’Etudiant : « Les conseils d’administration des universités doivent avoir la liberté de fixer les frais de scolarité applicables aux étudiants préparant les diplômes nationaux de master et de doctorat ».

Un an plus tard, la Cour des comptes préconisait une hausse des droits d’inscription à l’université, en priorité en master. Et en 2021, l’Institut Montaigne, un think thank libéral, suggérait une augmentation des frais d’inscription en les faisant passer de 170 à 900 euros pour une licence et de 243 à 1.200 euros pour un master.

Dans la suite logique de certaines mesures gouvernementales

Pour Annabelle Allouch, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Picardie, le retour de ce serpent de mer n’est pas une surprise : « Cette proposition du président s’inscrit dans la suite logique de l’augmentation en 2018 des droits d’inscription des étudiants étrangers non européens. Et de la sélection à l’université renforcée par Parcoursup à partir de 2018. Avec l’idée que l’université n’est plus un droit, qu’elle doit être ouverte en priorité aux jeunes qui sont assurés d’y réussir ».

Le fait que ce débat ressurgisse sans cesse est aussi lié à des problèmes structurels. Notamment au sous-investissement par l’Etat des universités par rapport au nombre croissant d’étudiants. Car selon l’économiste Benoit Piketti, entre 2008 et 2018, le nombre d’étudiants dans l’Enseignement supérieur en France a augmenté de 20 %. Parallèlement, le budget alloué n’a progressé que de 10 %. « D’où l’idée de certains, comme Emmanuel Macron, de faire basculer une partie du financement des universités de l’Etat vers les familles. En s’inspirant du modèle anglais, où les frais d’inscription ont augmenté régulièrement depuis les années 2000 jusqu’à atteindre désormais environ 9.000 livres sterling (10.000 euros) annuels », explique Annabelle Allouch.

« Ils laissent croire qu’en payant plus cher, les étudiants seront plus motivés pour réussir »

Outre le manque de moyens des universités, cette suggestion de rehausser les droits d’inscription se veut aussi une réponse à l’échec des étudiants, estime Frédéric Dabi : « Les politiques et les think tanks dénoncent régulièrement ce qu’ils nomment « le grand gâchis de l’université », en citant le fait que seulement 50 % des étudiants se présentent aux examens en 1re année de licence ». « Ils laissent croire qu’en payant plus cher, les étudiants seront plus motivés pour réussir », complète Annabelle Allouch.

On l’a dit, relancer cette question des droits d’inscriptions suscite immédiatement des réactions enflammées. Surtout à moins de trois mois de la présidentielle. « L’Education est en ce moment un sujet inflammable, comme on a pu le voir la semaine dernière avec la grève historique des enseignants. Donc le moment est mal choisi pour lancer un autre débat brûlant. Cela peut réactiver l’image d’un président injuste, qui n’a d’yeux que pour les premiers de cordée », indique Frédéric Dabi. « Cette lecture libérale de l’Enseignement supérieur exclut de fait les étudiants les plus pauvres, en ne leur permettant que d’aller vers les filières courtes », renchérit Annabelle Allouch.

Un risque politique limité

Mais si ce genre de propositions provoque à court terme une volée de bois vert, le risque politique est faible à plus long terme. « La question de l’Enseignement supérieur est rarement traitée pendant les campagnes électorales, lors desquelles les questions sécuritaires prennent toujours le dessus », observe Annabelle Allouch.

« Etant donné l’état de la gauche, très attachée à la défense des services publics, cette séquence ne va pas laisser beaucoup de traces. Cela peut même solidifier le camp d’Emmanuel Macron en le faisant apparaître comme un réformateur qui a le courage de s’attaquer aux sujets épineux », analyse Frédéric Dabi.