Une torture mentale : Samuel, victime de violences physiques, face à sa mémoire.
Samuel a été « le premier à l’ouvrir » dans l’affaire des Angreviers, déclarant avoir subi des violences et des humiliations pendant son internat à Gorges. À 42 ans, il a regroupé ses souvenirs pour créer un groupe Facebook dédié aux anciens élèves des Angreviers et a décidé de porter plainte contre les onze protagonistes qu’il accuse.

Dans l’affaire des Angreviers, Samuel a été « le premier à l’ouvrir ». À 42 ans, l’ancien élève de cet internat privé de Gorges (Loire-Atlantique) affirme avoir subi des violences physiques, humiliations et punitions. Il garde des souvenirs marquants de cette période : « C’est très compliqué pour moi, j’en pleure encore parfois, les souvenirs, ça me pourrit l’existence. »
Lorsque un collectif de victimes a révélé des années de violences commises à Saint-Stanislas, collège/lycée privé à Nantes, Samuel a saisi cette opportunité pour se « décharger d’un boulet » qu’il porte depuis ses onze ans.
« Torture mentale »
Contrairement à ses anciens camarades – dont les témoignages avaient été rapportés dans un précédent article – qui affirment avoir tourné la page et expriment des souvenirs concis, Samuel développe des détails précis. Plus de trente ans après les événements, il énumère chaque nom, chaque date, passant d’un souvenir à l’autre avec une précision marquante et le besoin de partager son récit encore et encore.
Son récit est riche en détails minutieux. Il se rappelle du nombre d’élèves autour des tables au réfectoire, de la taille du lavabo au fond de cette même pièce, des images pornographiques que les surveillants lui montraient pour le mettre mal à l’aise. Surtout, sa façon de narrer les événements donne une impression de violence actuelle. Pour d’autres victimes, le constat est clair : « Samuel est hypermnésique. »
Samuel soutient que ses souvenirs ont toujours été très précis. « J’ai une tendance à emmagasiner et à me souvenir d’énormément de choses. Mes proches sont parfois surpris par la clarté de mes souvenirs », y compris pour des éléments anciens. Cette attention aux détails dépasse la période des Angreviers, mais s’est accentuée ces dernières années « avec la libération de la parole des victimes » et notamment l’affaire Bétharram. Il déplore : « C’est une torture mentale de se rappeler de tout ça sans avoir été cru. »
Syndrome de reviviscence
Françis Eustache, neuropsychologue spécialisé dans les troubles de la mémoire, nuance ces propos. Samuel possède manifestement une excellente mémoire, « mais le terme d’hypermnésie n’est pas adéquat », et ce phénomène est en réalité très rare.
Il évoque plutôt la possibilité d’un syndrome de reviviscence associé à un trouble post-traumatique. « Au centre de ce syndrome apparaissent des souvenirs décontextualisés [appelés intrusions] qui envahissent la conscience et créent une impression de réalité dans le moment présent. » À l’opposé, ses anciens camarades semblent s’engager dans un « raisonnement autobiographique : ils prennent conscience de ce qu’ils ont vécu mais ont réussi à passer à autre chose », explique l’expert.
Une mémoire traumatique construite à l’adolescence
Alors que l’amnésie traumatique est fréquemment mentionnée dans les témoignages de victimes de violences physiques ou sexuelles, l’effet inverse peut également se produire. Samuel, scolarisé aux Angreviers à 11 ans pendant six ans, a vécu ces violences à une période cruciale. « L’adolescence est un moment clé pour la construction identitaire », rappelle Françis Eustache. Selon lui, Samuel se retrouve malgré lui « prisonnier » de cette période. « Un mécanisme à double tranchant », note l’expert.
Malgré ce fardeau, Samuel se montre très investi dans cette affaire. Après la résonance des témoignages de victimes de Saint-Stanislas, il a rassemblé ses souvenirs pour créer un groupe Facebook destiné aux anciens élèves des Angreviers et cherche activement d’autres victimes ainsi que leurs agresseurs. Dans ce processus, Samuel a décidé de porter plainte contre les onze personnes qu’il accuse.

