« Une forme de doute subsiste dans l’esprit des Français au sujet du dérèglement climatique »

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Alors que 2022 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée en métropole par Météo-France, nous avons échangé avec Laurent Cordonier, docteur en sciences sociales et chercheur associé à Sorbonne Université. Avec la fondation Descartes, dont il est le directeur de recherche, il a publié récemment une étude sur l’information et l’engagement climatique, qui s’intéresse à la perception, l’information et la désinformation sur le dérèglement climatique.

Laurent Cordonier, directeur de recherche à la fondation Descartes. Cette dernière a été créée en 2019 et s'intéresse aux enjeux liés à l'information et à la désinformation.
Laurent Cordonier, directeur de recherche à la fondation Descartes. Cette dernière a été créée en 2019 et s’intéresse aux enjeux liés à l’information et à la désinformation. – Antoine Beyeler

L’année 2022 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée en métropole par Météo-France. Les Français doutent-ils encore du dérèglement climatique ?

C’est une bonne question d’autant plus qu’on a passé le questionnaire en plein dans le pic de canicule de l’été et c’était aussi une période de sécheresse, avec une forte couverture médiatique. On constate que le climatoscepticisme pur et dur est relativement faible. Les chiffres sont grosso modo ceux qu’on retrouve dans d’autres études : on a, au maximum, 7 % des gens qui pensent que le dérèglement climatique n’existe pas. Le climatoscepticisme est plus marqué dans d’autres pays, comme aux Etats-Unis.

Mais il y a une forme de doute qui semble subsister dans l’esprit des Français au sujet du dérèglement climatique. A la question : « Sommes-nous en train de vivre un changement climatique global ? », 41 % de la population répond oui, probablement. Et 47 % dit oui, absolument. Mais ce « probablement » est intéressant parce que, pour les scientifiques, il n’y a pas de doute possible. Une partie des Français est moins affirmatif que les scientifiques.

De même sur l’origine du changement climatique, l’autre grand pendant du climatoscepticisme, un tiers des Français répond que le changement climatique est autant causé par l’activité humaine que par des phénomènes naturels. C’est aussi en désaccord total avec les scientifiques du climat pour lesquels l’intégralité du dérèglement climatique est d’origine anthropique.

Pourquoi ces doutes subsistent-ils ?

D’un côté, il y a peut-être un peu un effet de sondage, c’est assez courant que les gens n’aiment pas donner des réponses trop extrêmes. Mais je pense qu’il y a une tradition en France de climatoscepticisme, qui a eu voix au chapitre dans les grands médias et qui avançait beaucoup cet argument de la naturalité du dérèglement climatique. Claude Allègre, qui avait une bonne image publique, a beaucoup fait passer ce message.

Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, cet argument du phénomène naturel continue d’être régulièrement exposé sous des formes parfois anodines. Par exemple, pendant la canicule, on voyait beaucoup de posts de gens qui s’inquiétaient des températures extrêmes et dessous, d’autres répondaient : « oui, il fait chaud c’est l’été » pour ramener ce qu’on était en train de vivre à quelque chose de normal et naturel.

Ce sont des arguments de désinformation facile à mettre en avant parce que c’est une réalité géologique, notre Terre a connu des modifications thermiques parfois très importantes au cours de son histoire. Mais ce qui n’est pas pris en compte, c’est la rapidité du phénomène qu’on est en train de connaître. Le dérèglement climatique se fait à une vitesse qui n’a jamais été atteinte, nous disent les paléoclimatologues. Cette rapidité est la signature de l’activité humaine.

La canicule de 1976 a aussi beaucoup été évoquée cet été pour relever qu’on a déjà connu des canicules et que ce n’était pas si grave.

Absolument. C’est quelque chose que l’on constate très souvent : on va trouver des extrêmes plus anciens. La stratégie argumentative des climatosceptiques consiste à trouver des événements extrêmes dans le passé, en oubliant, ce que souligne bien le Giec, l’augmentation de fréquence de ces épisodes extrêmes.

Quels sont les profils des climatosceptiques ?

Ce sont plutôt des personnes plus âgées, politiquement qui se situent à droite ou à l’extrême droite du cercle politique. Par ailleurs, la méconnaissance du sujet climatique est bien plus marquée chez les personnes qui s’informent régulièrement du climat via les réseaux sociaux.

Dans notre étude, on a fait passer un quiz de connaissances climatiques sur des questions très factuelles, et on a remarqué que les personnes qui disent s’informer du sujet sur les réseaux sociaux, obtiennent, toute chose égale par ailleurs (âge, genre, catégorie socioprofessionnelle, etc.), de moins bons scores que les autres. Au contraire, celles qui déclarent s’informer régulièrement via les médias généralistes sont les meilleures.

C’est un résultant surprenant ?

Oui, je ne m’attendais pas à voir un tel effet négatif : l’usage des réseaux sociaux désinforme, fait baisser en compétences sur ces questions. Je ne m’y attendais pas pour deux raisons, la première, c’est que, dans le sondage, je n’ai pas opposé les canaux d’information : une personne pouvait déclarer s’informer régulièrement sur le climat sur les réseaux sociaux et, en même temps, via les médias généralistes.

Et la deuxième raison, c’est que sur les réseaux sociaux, on peut aussi trouver de très bonnes informations sur le climat comme, par exemple, le compte Twitter de Valérie Masson-Delmotte, climatologue au Giec, qui fait de la vulgarisation. Je m’attendais à ce que cela modère l’effet potentiellement négatif, mais ce n’est pas le cas. C’est une question de probabilité statistique : si vous vous informez sur le climat via les réseaux sociaux, vous augmentez votre probabilité de vous trouver confronté à des contenus de mauvaise qualité, trompeur ou manipulateur. Alors qu’aujourd’hui, dans les médias généralistes en France, vous avez très peu de probabilités de tomber sur des propos clairement climatosceptiques ou qui nient l’effet humain.

Et ça, c’est nouveau, car les médias généralistes n’ont pas toujours été bons sur la question. Les journalistes avaient aussi l’impression de bien faire leur travail en donnant la parole à tous les camps. On avait un phénomène, qu’on constate encore aujourd’hui sur d’autres débats, où une position minoritaire d’un point de vue scientifique avait la même représentativité dans les débats médiatisés que l’opinion consensuelle sur la question. Et, donc, le public avait une représentation biaisée de la connaissance puisqu’on donnait la parole à tous les camps de la même façon. Là-dessus, les médias ont progressé et sont montés en compétence sur les questions climatiques. On le voit avec l’apparition de journalistes spécialisés sur ces questions.

A qui les Français font-ils confiance pour s’informer sur le dérèglement climatique ? Les médias en font-ils partie ?

Pas du tout. Les grandes sources d’information, y compris sur Internet, restent les médias généralistes, mais les Français ne font pas du tout confiance à cette source. C’est le paradoxe habituel. Sur dix groupes testés, les journalistes arrivent en dernier. Les premiers, ce sont les scientifiques du CNRS, puis les scientifiques du Giec.

Quelle influence a l’information ou la désinformation concernant le dérèglement climatique sur les comportements des Français ?

Le fait de s’informer régulièrement sur le climat, quel que soit le canal, augmente la disposition à agir en faveur du climat et la disposition à accepter des mesures contraignantes. Pourquoi ? Ce n’est pas la connaissance fine qui compte, c’est le fait de s’intéresser au sujet, d’y être sensible qui va inciter au fait de vouloir agir.

D’autres facteurs sont centraux : le premier, et de loin, c’est le fait de juger que les mesures proposées sont efficaces en faveur du climat. Si on veut que les gens acceptent des mesures contraignantes, on doit faire la démonstration de leur efficacité climatique. Si ce n’est pas fait, il n’y a aucune chance qu’elles soient acceptées. L’effet de ce facteur est écrasant. Le mouvement des Gilets jaunes s’embrase sur la taxe carburant. Au moment où cette taxe est mise en place, il n’y a eu aucun travail d’explication de la part du gouvernement. Il ne faut pas faire de la communication, mais démontrer et convaincre que ça va servir à quelque chose.

Le deuxième facteur, qui sort très fortement dans notre étude, c’est que les mesures collectives contraignantes sont refusées si les répondants ont l’impression qu’elles sont très injustes socialement, c’est-à-dire que ces mesures pèseront autant ou plus sur les bas revenus. Autre leçon à tirer, il faut prévoir des mécanismes de compensation, car ces mesures contraignantes vont faire augmenter les prix des biens et services émetteurs de CO2. En parallèle, il faut informer la population sur le fait que de tels filets sont mis en place, sur la manière dont ils vont fonctionner.

Ces deux conditions sont absolument sine qua non et incontournables, si ça n’est pas fait, aucune mesure ne sera acceptée.