Ultra-Trail du Mont-Blanc : « On ne connaît pas ses limites »… L’exploit pour Camille Bruyas dès son premier UTMB ?

Camille Bruyas serait-elle sur la ligne de départ de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, ce vendredi (17 heures) à Chamonix (Haute-Savoie), si elle n’avait pas grandi à Saint-Denis-sur-Coise ? A bien écouter l’ultra-traileuse de 29 ans, probable meilleure chance française sur les 171 km (10.000 m de dénivelé positif) de l’UTMB, grandir dans cette commune de moins de 800 habitants de la Loire a déclenché son goût de l’effort physique. « Mon père était agriculteur et j’habitais en pleine campagne, à 10 bornes du premier véritable village, raconte-t-elle. J’ai toujours couru de partout autour de la maison, juste comme ça, et je n’avais pas d’autre choix que de bouger énormément à vélo. »

Si bien que l’été, au moment de la si redoutée prépa physique avant chaque saison de basket à Feurs, Camille Bruyas sort du lot. « Pour moi, c’était facile, j’avais toujours la caisse mi-août, contrairement à mes copines, sourit-elle. Je m’ennuyais même sur le foncier et le coach me mettait vite sur le terrain car je devais davantage travailler l’adresse que le cardio. »

« Je me demandais ce que je foutais en tête ! »

Mal à l’aise avec « l’ambiance de compétition » du basket, la joueuse intérieure refuse de tenter sa chance au pôle France de Lyon. A 18 ans, ses études de médecine, puis de kiné, vont peu à peu l’inciter à privilégier l’athlétisme. « J’ai commencé avec du cross, du 3.000 m, puis du 5.000, du 10.000, et j’ai progressivement allongé la distance », se souvient-elle. Jusqu’à un petit 160.000 m autour du Mont-Blanc 11 ans plus tard donc.

Pour Camille Bruyas, la découverte avec l’univers du trail a véritablement lieu lors de ses deux années passées à La Réunion (de 2016 à 2018). « Là-bas, il y a peu de pistes d’athlé. Pour découvrir l’île, l’idéal c’est le trail. » Elle s’en donne à cœur joie sur l’événement de running incontournable de La Réunion, le Grand Raid, où elle attaque par la Mascareignes (65 km, 4.040 m de D+) en octobre 2016. « A l’époque, c’est la première fois que je me lançais sur un format aussi long. Je me demandais ce que je foutais en tête de la course ! »

Sur la Diagonale des Fous, elle avait « juste envie d’en finir »

Elle s’en est allée arracher un succès de prestige en 9h32, tout comme un an plus tard sur le Trail de Bourbon (111 km, 6.200 m de D+) en 18h51. De quoi taper dans l’œil de Salomon La Réunion. Avant de retrouver la métropole, elle ose se lancer en octobre 2018 sur le monument qu’est la Diagonale des Fous (165 km, 9.576 m de D+). Malgré une prometteuse 5e place dans le tableau féminin en 32h10, son premier ultra majeur reste étrangement « un mauvais souvenir ».

« C’était très long, très dur, avec beaucoup de passages de rando, décrit la Ligérienne. Je n’étais pas prête. Je n’avais pas du tout aimé et j’avais juste envie d’en finir. Franchement, sur la ligne d’arrivée, j’annonçais que plus jamais je ne referai pareille distance. Mais maintenant, je sais que je vais revenir sur « la Diag » un jour. »

« Elle me fait un peu penser à François D’Haene à ses débuts »

En attendant, Camille Bruyas est capable de remporter des courses références comme la SaintéLyon 2019 (75 km en 6h54) et surtout le Lavaredo (Italie, 120 km en 14h06) en juin dernier, mais aussi de signer des Top 10 l’an passé sur des formats plus courts (de 23 à 34 km) des Golden Trail Series. « On ne connaît pas encore ses limites ni son meilleur format, analyse Jean-Michel Faure-Vincent, son manager au sein du Team Salomon. Je vois en tout cas qu’après 14 heures de course, elle n’a aucun bobo et qu’elle roule sans souci. Elle me fait un peu penser à François D’Haene à ses débuts. »

Pas seulement car tous les deux partagent une formation professionnelle de kiné, avant la réorientation du Rhodanien comme viticulteur dans le Beaujolais en 2012. Non, « l’électron libre » Camille Bruyas a une marge de progression et une « manière de penser » qui ont dans le passé fait de François D’Haene un triple vainqueur de l’UTMB. Les secrets de la jeune traileuse sont nombreux, entre « un bon équilibre de vie » sport-kiné (une trentaine d’heures de travail en trois jours chaque semaine en tant que libérale), une pratique du yoga intense l’aidant « pour la récupération », et l’omniprésence de son compagnon Antoine Relave.

Camille Bruyas est une adepte des longues sessions de vélo de route.
Camille Bruyas est une adepte des longues sessions de vélo de route. – P.Reiter/Salomon

(VW) « California love » avec le kiné d’AG2R

Elle est capable d’enchaîner plus de 350 km sur son vélo de route en trois jours auprès de ce kiné d’AG2R et de l’équipe de France de cyclisme. « C’est mon copain mais c’est aussi mon cerveau, se marre-t-elle. Il pense à tout pour moi et il va assurer mon assistance sur l’UTMB. C’est un vrai boulot à part entière. » A la vie, le couple a fait le pari, à son retour de La Réunion en 2018, de vivre quasi exclusivement dans un van VW California.

« C’est un très bon moyen pour aller m’entraîner à ma guise avec des copains, apprécie-t-elle. Il y a un mois, Thibaut Baronian m’a dit qu’il était en Maurienne. Hop, je débarque et on court ensemble. Je suis indépendante avec mon camion, j’ai tout dedans, c’est ce que j’adore. » Une « coolitude » qui se ressent dans son approche des grands événements de trail. « Camille est toujours très relâchée, confirme Germain Grangier, ultra-traileur et compagnon de l’Américaine Katie Schide, la grande copine de Camille sur le circuit de l’ultra féminin. Toutes ces échappatoires lui permettent de se défaire d’une certaine pression. » Camille Bruyas a son explication sur ce point.

Durant mes études de médecine, j’étais une grande stressée de la vie. Je crois que ces années-là m’ont changée. C’était tellement stressant que depuis, je me dis que rien ne peut l’être autant. Je fais le choix d’aller courir 170 bornes, personne ne m’impose ça. »

« Tellement d’aventures, et même de magie dans l’ultra »

Son tropisme pour la distance reine des trails extrêmes s’est formé avec le temps, d’autant que la kiné basée sur Annecy est consciente de « plafonner » sur les formats plus courts. « Il y a tellement d’aventures, et même de magie dans l’ultra, au-delà de la performance physique pure et des limites à explorer au niveau de son corps, confie-t-elle. J’adore découvrir des endroits et y rester quelques jours après la course, comme récemment les Dolomites, que je ne connaissais pas du tout avant le Lavaredo. Quand tu fais 120 bornes sur place, tu as un bon aperçu de la région. »

3e en août 2019 sur la CCC (101 km et 6.100 m de D+), «petite sœur de l’UTMB », Camille Bruyas aurait dû prendre le départ de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc l’an passé, mais le Covid-19 en a décidé autrement. Peut-on parler de quasi-saut dans l’inconnu, trois ans après sa seule distance identique bouclée à La Réunion ? « Un 171 bornes, ce n’est pas du tout un 100 et je ne sais pas si je serai prête, reconnaît la traileuse Salomon. Ce n’est de toute façon pas dans mon tempérament d’être sûre de moi. »

Camille Bruyas estime qu'elle vit « le bon équilibre », entre sa trentaine d'heures de travail en tant que kiné libérale et sa passion du trail.
Camille Bruyas estime qu’elle vit « le bon équilibre », entre sa trentaine d’heures de travail en tant que kiné libérale et sa passion du trail. – Philipp Reiter/Salomon

« Mon but, c’est vraiment de finir la course »

Un trait de caractère qu’a bien perçu l’encadrement de son équipe. « Camille a une remise en question permanente, confirme Jean-Michel Faure-Vincent. Si bien qu’avant le Lavaredo, elle ne croyait pas à la victoire et elle me répétait qu’elle n’était pas au niveau de sa copine Katie Schide. » Avec le dénouement qu’on sait à Cortina d’Ampezzo, l’Américaine finissant 22 minutes derrière sa partenaire d’entraînement régulière.

Celle-ci peut-elle réellement rêver d’un sacre samedi dès sa première participation au plus grand rendez-vous d’ultra de l’année ? « Je la vois bien placée, commente prudemment Jean-Michel Faure-Vincent. Pourquoi aurait-elle peur de quelqu’un sur l’UTMB ? » Sans surprise, le discours est bien plus mesuré du côté de l’intéressée : « Ça peut paraître bête mais mon but, c’est vraiment de finir la course ». Pourquoi devrait-elle forcer sa nature, au juste ?