« Ubisoft, dernier de la classe : la crise était-elle vraiment prévisible ? »
Ubisoft a annoncé le 21 janvier l’annulation de six projets et la fermeture de deux studios, résultant en une perte opérationnelle d’un milliard d’euros. D’après Stéphane Rappeneau, Ubisoft ne vaut plus que 0,6 milliard d’euros, une valeur divisée par douze en cinq ans.
Ubisoft traverse une période difficile. Le développeur français a annoncé, le 21 janvier, l’annulation de six projets et la fermeture de deux de ses studios. Cette situation chaotique est due à une perte opérationnelle d’un milliard d’euros. L’entreprise a donc mis en place un plan de relance massif pour tenter de se redresser. Certains analystes avaient anticipé cette descente aux enfers. En novembre dernier, Ubisoft avait reporté à la dernière minute la publication de ses résultats semestriels et avait demandé une suspension de ses actions à la Bourse de Paris. Ce choix constituait déjà un signal d’alarme annonçant des problèmes majeurs. Pour Stéphane Rappeneau, professeur en économie du jeu vidéo, les premiers signes de déclin étaient apparus bien avant ces événements.
« Quand on regarde la rentabilité par employé en 2023, on se rend vite compte qu’Ubisoft est un peu comme le dernier de la classe, explique Stéphane Rappeneau. Alors que certains grands studios concurrents généraient entre 500.000 et 700.000 dollars par salarié, Ubisoft restait sous la barre des 100.000 dollars. Le plus problématique, c’est que le studio, cette année-là, possédait un effectif d’environ 19.000 employés, contre environ 10.000 à 13.000 pour les autres studios. Avoir une immense équipe, c’était autrefois la force d’Ubisoft. Maintenant, c’est devenu un handicap. »
Un tel écart n’est pas soutenable à long terme, surtout dans une industrie où les coûts explosent et où la concurrence mondiale s’intensifie.
### Ubisoft perd peu à peu son statut de pilier du jeu vidéo
Cette inefficacité se traduit directement dans la valorisation de l’entreprise. Selon Stéphane Rappeneau, Ubisoft ne vaut plus que 0,6 milliard d’euros, une valeur divisée par douze en cinq ans. À titre comparatif, CD Projekt Red, le studio polonais à l’origine de Cyberpunk 2077 et The Witcher 3 : Wild Hunt et comptant 800 employés, affiche une valorisation de 5,7 milliards d’euros.
Ce déséquilibre se reflète également dans la performance des jeux d’Ubisoft. Les franchises historiques, comme Assassin’s Creed, montrent des signes d’essoufflement. Le dernier opus, Assassin’s Creed Shadows, s’est vendu à environ 5 millions d’unités, loin des standards d’un blockbuster au budget élevé. Pendant ce temps, des studios asiatiques ou européens parviennent à produire des jeux avec des équipes bien plus réduites, parfois seulement une centaine de personnes, mais qui rencontrent un succès commercial et critique.
C’est le cas, par exemple, de Black Myth : Wukong, écoulé à plus de 25 millions d’exemplaires. Malgré ses ressources considérables, Ubisoft a du mal à créer des succès capables de justifier ses coûts. De plus, la plupart de ses nouvelles productions ne parviennent plus à toucher le public visé, comme c’est le cas avec les récents Star Wars Outlaws ou Skull and Bones. L’annulation du remake de Prince of Persia : Les Sables du Temps laisse également un goût amer aux fans du jeu original, sorti en 2003.
### Un impact limité sur le reste de l’industrie
Cependant, cette crise majeure chez Ubisoft aura un impact limité sur le reste de l’industrie, estime Stéphane Rappeneau. « La chute d’Ubisoft ne va pas déstabiliser l’écosystème global du jeu vidéo, mentionne-t-il. Les licenciements, les fermetures de studios et les annulations de projets touchent surtout Ubisoft et ses employés. L’entreprise s’est elle-même enfermée dans un modèle coûteux et peu flexible. »
« L’énorme impact de cette crise se répercutera sur le marché local, en France. Les employés français auront beaucoup de mal à retrouver un emploi. Surtout si Ubisoft programme 1.000 à 2.000 départs. L’industrie dans son ensemble ne souffrira pas. Ubisoft se retrouve simplement à payer le prix de ses choix passés, tandis que les autres studios continuent leur ascension. »

