Twitter : La mise en place (enfin) annoncée d’un bouton « Edit » est-elle vraiment une bonne idée ?

Le sondage lancé par Elon Musk, au moment où il est devenu le premier actionnaire de Twitter en début d’année, a-t-il poussé les têtes pensantes du réseau social à lancer l’expérimentation du bouton « Edit » ? Serpent de mer depuis quasiment sa création, la mise en place de cette fonctionnalité semble avoir enfin remporté le match, alors même que le fondateur Jack Dorsey, ancien directeur général, affirmait en 2021 à Wired que l’introduction d’un outil pour modifier les tweets après leur diffusion ne se ferait « probablement jamais ».

On en parlait déjà en 2013, quand le principal concurrent d’alors, Facebook, avait rendu cette option possible. Le journaliste américain Matthew Keys, basé en Californie du Nord, pas loin de la Silicon Valley, affirmait ainsi dans un article : « Twitter est en train de travailler sur une nouvelle fonctionnalité qui pourrait permettre aux utilisateurs d’éditer leurs tweets une fois publiés, une information confirmée par trois sources proches du projet ». Il n’avait que neuf ans d’avance.

Expérimentation sur Twitter Blue mais pas en France

Début septembre, Twitter a donc officiellement annoncé le lancement de l’expérimentation du bouton « Edit » depuis quelques mois en interne, et sa disponibilité imminente pour les utilisateurs de la version payante, Twitter Blue. Elle permet pour l’heure de modifier plusieurs fois ses tweets dans les 30 minutes suivant leur publication. Le réseau à l’oiseau bleu a également précisé que les tweets modifiés seront accompagnés de symboles indiquant clairement que le message initial a été corrigé. Et Iil sera possible d’accéder aux versions antérieures du message. Pour Twitter, cela doit permettre de « protéger l’intégrité de la conversation » et « permettre à tous de voir ce qui a été dit ».

Mathieu Flaig, analyste des sujets liés aux transformations numériques et utilisateur du réseau depuis 2008, utilise Twitter Blue, lancé en juin 2021. Il utilise pour cela un VPN pour obtenir cette version premium seulement disponible aux Etats-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande. « Les fonctionnalités ne sont pas révolutionnaires mais quand même un peu différentes : j’ai 20 secondes après l’envoi pour vérifier mon tweet. Par exemple, ça m’est arrivé d’écrire « complément » à la place de « complètement ». J’ai pu annuler, modifier, renvoyer. Sans que la version avec la coquille n’apparaisse. »

Twitter, un réseau à part

Comme le dit Emmanuelle Patry, spécialiste des réseaux sociaux et fondatrice de Social Media Lab, Twitter est « un réseau social à fort potentiel de viralité et à forte visibilité organique ». C’est en temps réel, et sans filtre ou presque. « Tout le monde peut venir commenter n’importe quelle information parce que de manière générale, tous les posts se font en public et sont trouvables via une recherche adaptée », complète Mathieu Flaig. C’est d’ailleurs ce qui fait l’originalité et la singularité de Twitter. « Chacun peut exercer de l’influence sur un sujet, apparaître en TT (trending topics). On le compare souvent à l’agora, notamment dans le monde politique, puisque tout le monde peut s’y exprimer librement », ajoute Emmanuelle Patry.

D’ailleurs, le retour dans l’actualité de ce bouton « Edit » a fait naître de nombreux débats en 280 signes. « Ne limite-t-on pas ce bouton à certains types de corrections ? Ne met-on pas en place une certaine durée où il est possible de corriger ? Si le tweet a été posté il y a une heure, ai-je encore la capacité de l’éditer ? A quel point rend-on visible le fait que le tweet a été édité ? », peut-on notamment relever dans les tweets estampillés #EditTwitter. Car selon les paramètres, les risques sont différents. L’expert des réseaux sociaux, lui, milite pour « une mention écrite et lisible « Ce tweet a été édité. Voir les versions précédentes ». »

Les risques de dérives

Selon lui, le risque le plus important concerne les gros comptes, « ceux qui ont un engagement très puissant et très rapide, car ce sont ceux qui ont le plus grand pouvoir de diffusion d’une information ». En autorisant la modification d’un tweet déjà largement relayé, voire repris à une échelle plus large que celle de Twitter, dans les médias par exemple, on s’expose à un changement total de sens, à une perte de sa substance, ou à ce que l’information initiale transmise devienne caduque, voire fausse. Un nouveau défi face à la désinformation.

« Imaginez donc que l’histoire de la tendinite de Magali Berdah, star de son agence d’influenceurs, ait été un tweet et non une vidéo. Avec le bouton « Edit », elle aurait clairement pu changer le sens et rendre obsolètes tous les tweets qui dénonçaient ses propos », compare Mathieu Flaig. Or la viralité d’un tweet, comme l’est aujourd’hui la vidéo de la papesse de Shauna Event, est due à l’absurdité du propos, comme avait pu l’être le « T’es une fille et t’as pas de shampooing ? Non mais allo quoi ! » de Nabilla.

« Pour limiter les risques de dérive, Twitter pourrait finalement ne rendre accessible ce bouton qu’aux comptes certifiés ou à ceux qui paient l’abonnement premium, propose Mathieu Flaig. Que les personnes qui s’en servent montrent patte blanche ». Une manière de savoir qui est derrière chaque compte grâce à la communication d’informations personnelles comme le nom ou les coordonnées bancaires, contrairement aux faux comptes, IA et bots contre lesquels se concentrent les griefs d’Elon Musk, notamment.

Perte de l’ADN de Twitter ?

Mais une question demeure : même si cette fonctionnalité est demandée depuis longtemps, ne va-t-il pas faire perdre son ADN à Twitter ? Car les coquilles, les formulations malvenues, les erreurs, font partie intégrante de ce réseau social si singulier. Avec le bouton « Edit », pas de « covféfé » de Donald Trump. « Ce bouton est une arlésienne de Twitter. Et finalement, une coquille dans un tweet, ce n’est pas si horrible : ça m’est déjà arrivé pour un message retweeté 5.000 fois, confie encore Mathieu Flaig. Ça m’énerve un peu, je me sens mal par rapport aux autres, ça donne un côté négligé ». Même si la plupart du temps, seul l’auteur du message se rend compte qu’il a mis -é- au lieu de -er-.

Et si finalement, le bouton « Edit » en restait au stade de l’expérimentation ? « C’est possible, ce ne serait pas une première dans le social média, constate l’analyste. Ça a été le cas de Fleets, les stories Twitter ». Elles n’ont pas fait long feu : disponibles à partir de novembre 2020, elles ont été mises hors service en août 2021. Car ce moyen de communication, si précieux au groupe Meta, notamment sur Instagram, n’a pas du tout séduit la twittosphère. « Twitter reste une plateforme qu’on peut adapter à sa guise », conclut Mathieu Flaig. Enfin, en suivant Elon Musk…